François Noudelmann, sept.2006 [© Christophe Abramowitz / RF]



Le passé et le passif d'une notion

La notion d'Homme s'inscrit dans une histoire philosophique liée à des représentations culturelles et scientifiques, ce qui hypothèque toute prétention à édifier un concept synthétique.
Lestée d'un lourd passé théorique, cette notion doit, au XXIe siècle, assumer le moment philosophique qui l'a contestée, voire déconstruite, après la Seconde Guerre mondiale. La césure historique dont Auschwitz est le nom emblématique marque la fin de l'homme comme évidence : la conscience de la finitude et de la précarité s'est étendue aux civilisations et à l'humanité tout entière.

Comment dès lors penser l'Homme sur le deuil de cet humanisme dont les Lumières avaient porté l'idéal occidental ?

L'humain n'est plus un donné universel (essence, nature ou substance), d'autant que l'universalisme a été le vecteur d'un ethnocentrisme négateur des différences.
Et il n'est plus un horizon régulateur, après que les totalitarismes du XXe siècle ont montré combien le projet d'un Homme nouveau légitimait les palingénésies mortifères.

Une mutation philosophique

La philosophie du dernier demi-siècle a, sous divers régimes théoriques, assumé cet échec de l'humanisme en analysant ses présupposés idéologiques. La théorie critique puis les philosophies postmodernes ont entrepris une relecture (par déconstruction, archéologie, déterritorialisation) de la métaphysique occidentale et elles ont durablement jeté le soupçon sur toute définition d'un « propre » de l'Homme.

Cette destitution des certitudes humanistes a provoqué deux réactions contradictoires.
  • D'une part le relativisme culturel évite toute réflexion sur l'unité de l'humain à laquelle il a substitué la pluralité des mondes et l'altérité infinie. La mise en scène des différences humaines et de la diversité culturelle a favorisé alors une atomisation qui ne permet plus de définir l'humanité que par la ressemblance des individus.
  • A l'inverse, le volontarisme moral, qui sous-tend la défense des droits de l'Homme, a réaffirmé un humanisme universel. S'appuyant sur des anthropodicées qui raniment les filiations linéaires il est soutenu par un courant patrimonial soucieux de préservation.

Cependant la réflexion sur l'humain s'est aussi considérablement renouvelée, sans fuite ni repli devant la déstabilisation de l'humanisme, parmi les différents champs scientifiques et philosophiques, conjuguant le souci d'une cohérence d'ensemble et l'analyse des complexités.

L'humanité s'y découvre dans le feuilleté des constructions et des représentations.

L'apport considérable des sciences n'en donne pas le dernier mot car la constitution de nouveaux modèles s'exerce en transdisciplinarité et selon des épistémologies comparées, les scientifiques accompagnant souvent leurs recherches d'une réflexion philosophique.
Une profonde mutation théorique s'est produite dans le passage d'une ontologie des identités à une pragmatique des relations.

L'Homme ne se définit plus en tant que tel mais par les interactions qui le constituent dans le tissu des rapports intersubjectifs et dans le réseau structurant des situations humaines et non-humaines.

Un musée constructionniste

Au lieu d'un retour au sujet de l'âge classique, cette approche pense les subjectivations et les constructions relatives de l'universel comme autant de possibles évolutifs et transformables.
Elle interroge les frontières perméables avec le vivant non humain, soutenue par un souci écologique qui dépasse la préoccupation environnementale et questionne la communauté du vivant.

La distinction métaphysique entre nature et culture s'en trouve considérablement modifiée.

L'humanité se présente alors davantage au titre d'une communauté que d'une identité, ce que les multiplicités mondialisées manifestent par des vivre-ensemble  hybrides et transitoires.
Philosophiquement, l'ontologie de l'être-au-monde laisse ainsi la place à une pensée pratique du faire en commun.

Le Musée de l'Homme pourrait être aussi un musée d'idées qui interroge l'humain sans présupposer son identité ni sa spécificité.

Il ne se limiterait donc pas à sa fonction patrimoniale et assumerait le caractère situé de ses constructions passées et présentes, au cœur des pratiques théoriques et des imaginaires contemporains.

Il s'appuierait ainsi sur un humanisme à la fois nouveau et ancien : moins celui de la raison conquérante que celui de la « convenance », telle que la dessinait Montaigne : l'ouverture aux communs inédits qui se dessinent dans la disponibilité des relations.


> Bibliographie
-Le Toucher des philosophes. Sartre, Nietzsche et Barthes au piano, Gallimard, 2008 (grand prix des Muses 2009).
- Hors de moi, Léo Scheer, 2006

> France Culture, Macadam philo