-Un point sur votre parcours de jeune chercheur. Comment en arrive-t-on à devenir chercheur au département de génétique du Musée de l’Homme ?
 
J’ai un parcours assez classique et plusieurs expériences comme beaucoup de personnes du Musée de l’Homme.

J’ai commencé par un bac scientifique et enchaîné sur une classe prépa maths sup. bio au lycée St Louis. Puis j’ai préparé les concours des grandes écoles et je suis rentré en 2001 à l’Agro Paris (aujourd’hui Paris Tech),  école délivrant le diplôme d’ingénieur agronome avec des débouchés très larges : on peut travailler dans des banques par exemple.
J’y ai suivi un cursus large incluant toutes les sciences liées à la production agricole, l’économie de l’alimentation en passant par l’aménagement du territoire et la biologie de la conservation.
J’ai personnellement choisi deux orientations générales : une biologique et l’autre d’ordre politique environnementale.

En 2003, j’ai pris une année de césure dans le cursus pendant laquelle j’ai fait 2 grands stages : au Mexique tout d’abord dans la péninsule du Yucatan.
J’ai travaillé 10 mois dans une réserve naturelle, patrimoine mondial de l’UNESCO. Mon travail là bas a été de mesurer l’impact des activités humaines sur la diversité biologique et développer des stratégies économiques alternatives permettant de « diluer » cet impact sur la réserve.
Puis les 6 mois suivants, je suis parti aux Etats-Unis, à l’université de Yale dans un laboratoire de recherche sur la génétique des populations humaines.


Paul Verdu réalisant une enquête familiale chez les Pygmées Babongo du Sud Gabon [©sbahuchet/mnhn/2007]

-Et c’est la que le déclic se produit pour l’étude de la génétique des populations humaines ? C’est ce qui vous fait basculer de l’agro à cette discipline spécifique ?
 
Il faut savoir que la génétique des populations est une matière traditionnelle de l’agronomie. On s’est beaucoup servi de la génétique des populations pour améliorer les techniques de sélection de variétés de plantes ou d’animaux, les croisements, l’évolution des espèces de vaches par exemple...

Depuis les années 60, on utilise communément la génétique des populations pour étudier les écosystèmes, comprendre quels sont les mécanismes qui amène une disparition brutale d’une espèce animale ou végétale. Et c’est ce que j’ai fait à l’agro.
Mais ce qui m’intéressait avant tout c’était l’étude de la génétique des populations appliquée à l’homme. Une matière jeune, qu’on exploite que depuis 25 ans.

L’intérêt de cette discipline, est que l’on peut regarder la diversité génétique des gens d’aujourd’hui pour imaginer à quoi ressemblaient les populations parentales il y a 10000 ans, retracer leur histoire ! 
L’apport de la génétique des populations a été fondamental par exemple pour faire progresser le débat sur l’origine de l’Homme, en argumentant que d’un point de vue génétique, n’y a pas plusieurs races d’hommes mais bien une seule et même race venue d’Afrique. 

Donc concrètement lorsque j’ai fini mon cursus d’agro, j’ai choisi de ne pas m’orienter vers une carrière d’ingénieur mais plutôt de tenter ma chance dans la recherche et faire une thèse.
J’ai  opté pour un DEA de génétique humaine à Paris VII contenant de nombreux modules sur la génétique médicale mais également un module de génétique des populations appliquées à l’homme entre autres dirigé par Evelyne Heyer.
Ce module répondait à ce que j’avais fait à Yale, ou j’avais traité de la diversité génétique de la population d’Asie de l’Est en étudiant des populations coréenne, japonaise, cambodgienne, chinoise…
J’ai fait ce DEA en 2004-2005 pour ensuite aller faire un stage à l’Institut Pasteur chez Luis Quintana Murci, l’un des rares laboratoires à faire de la génétique appliqué à l’homme.

Voila comment on en arrive à ma thèse au Musée de l’Homme sous la direction d’Evelyne Heyer.



Objets Ethnographiques (nattes, paniers, mortiers, plats, tabouret) chez les Pygmées Bakoya du Nord Est Gabon [© SLeBomin/mnhn/2007]


-Justement revenons sur votre thèse. Une thèse brillante pour laquelle vous effectué un gros travail de recherche en Afrique Centrale. Racontez-nous comment s’est passé ce travail de terrain?
 
L’idée était d’aller étudier les populations dites « pygmées » d’Afrique Centrale au Gabon et en Ouganda.
L’intérêt était de reconstruire une partie de l’histoire de ces populations qui est très méconnue faute de données paléoanthropologiques.

Sur le terrain notre but était donc de reconstituer grâce à la langue, à la musique et à la génétique  l’histoire des migrations de ces populations d’Afrique Centrale.
Mes missions ont chacune duré 1 mois et demi en coopération avec des ethnologues tels que Sylvie le Bomin par exemple.

J’ai prélevé des échantillons génétiques et j’ai recueilli auprès des habitants des informations de type généalogique : le nom de leurs parents, leur langue, leur lieu de naissance etc. pour caractériser les tubes de salives que j’avais recueilli auprès d’eux.
Une fois en France j’ai pu extraire l’ADN de ces tubes et dans un travail collectif avec les ethnomusicologues et linguistes qui ont eux récupéré des listes de vocabulaire, des enregistrements musicaux, parvenir à recomposer les aspects de l’histoire de ces populations.
On a pu également intégré ce travail d’échantillonnage à ceux déjà réalisés par d’autres chercheurs notamment Alain Froment, anthropologue spécialiste des populations du Cameroun.



Paul Verdu prélevant des mesures biométriques (ici la taille assis) chez les Pygmées Babongo du Sud Gabon [© sbahuchet/mnhn/2007]

-Ce travail de coopération c’est une des spécificités du laboratoire de génétique du Musée de l’Homme ?
 
Tout à fait. Le laboratoire d’Evelyne Heyer, vice directrice du département Hommes, Natures et Sociétés a pour vocation affichée la pluridisciplinarité et l’interdisciplinarité.
Sur le terrain, les études de chacun se complémentent.

La génétique peut apporter des éléments pour mieux comprendre l’histoire des populations et en retour les ethnologues viendront ajouter leurs analyses sur les mécanismes culturels de ces populations par exemple.

On a besoin de toutes ces matières pour reconstruire l’histoire de l’homme. Il ne s’agit pas de juxtaposer des savoirs mais bien de poser des questions ensemble.
Et ça c’est vraiment une des grandes puissances du laboratoire d’Evelyne Heyer et de Serge Bahuchet : arriver à faire travailler les sciences humaines et biologiques ensemble.

Paul Verdu prélevant des mesures biométriques (ici la taille et poids) chez les Pygmées Babongo du Centre Gabon [© MDeRuyter/mnhn/2007]

-Un mot sur vos projets futurs de post-doctorant, des projets qui vous porteront une nouvelle fois à l’étranger, sur le terrain ?
 
Ma thèse est maintenant terminée donc l’idée pour moi c’est d’aller faire un post-doctorat avec de nouvelles équipes, ce qui me permettra d’acquérir de nouvelles compétences.

Pour ce post-doctorat j’ai défini quelques axes de recherches. Ce qui m’intéresse particulièrement ce sont les représentations qu’on a sur le mariage, les tabous, les structures sociales. Utiliser la génétique comme un marqueur de l’histoire passée.

Pour analyser ces structures de mélanges et de métissages, je vais poursuivre des recherches dans un laboratoire de l’université du Michigan.  J’étudierai en particulier les populations afro-américaines, ces populations déplacées de force d’Afrique au XVII et XVIIIème siècle.
Avec des questions : A quelle point l’époque de la ségrégation et de l’esclavage a-t-elle limitée ou favorisée selon les villes et groupes, les mélanges entre esclaves d’origine africaine et les colons d’origine européenne?

Ce qui au final recoupera le but premier du laboratoire d’Evelyne Heyer, à savoir l’étude de l’influence des mécanismes sociaux sur l’évolution génétique de l’homme.
 
Propos recueillis par Clara Minjoulat-Rey