Axel Kahn : "La responsabilité, base d'un humanisme sans transcendance"
Par Marie Merlin le Vendredi, 2 octobre 2009, 14:33 - Projet - Lien permanent
Axel Kahn, médecin généticien et actuel Président de l'université Paris Descartes nous livre ses réflexions sur ce qui est au fondement du projet scientifique et culturel d’un Musée de l’Homme rénové.
Il y interroge la question d’un « propre » de l’Homme - seul être parmi le vivant qu’interpelle sa nature et la valeur de ses actes.
Dieu est mort. L’Homme aussi
« Dieu est mort » nous a appris Nietzsche à la fin du XIXe siècle. « L’Homme aussi » ont ajouté nombre de philosophes au XXe siècle, avec Michel Foucault, Jacques Derrida et quelques autres déconstructeurs. La plupart des biologistes modernes se sont avancés aujourd’hui sur des positions similaires. La critique de la philosophie d’un sujet autonome est générale. Le neurobiologiste Damasio le dit à sa manière à travers le titre de ses ouvrages, L’Erreur de Descartes et Spinoza avait raison. En désaccord sur presque tout, psychanalystes, neurobiologistes, évolutionnistes, sociologues, psychologues, anthropologues convergent en général sur un point : « Le moi n’est pas maître chez lui. »
Nous sommes le fruit du hasard, un avatar de l’évolution
Le recul massif de la religiosité traditionnelle affaiblit toute référence à un humanisme fondé sur la dignité intrinsèque de la créature privilégiée de Dieu, façonnée à son image. Malgré les quelques poches de résistance qui persistent ça et là, en Amérique et, surtout, dans les pays islamiques, à l’encontre de la théorie de l’évolution, l’idée selon laquelle Homo sapiens n’est qu’un avatar de l’évolution, au même titre que l’ensemble des autres êtres vivants, s’impose. La proximité évolutive, les similitudes comportementales entre le mammifère humain et d’autres animaux, en particulier les grands singes, ont contribué à rendre bien incertaines les frontières classiques de l’humanité et de l’animalité. En bref, la sacralité essentielle de l’Homme, créature irradiée par une étincelle de co-divinité ou prodige ultime de l’évolution, est une position qui n’est plus guère tenable.
Un « propre » de l’Homme ?
Toutes les études modernes en éthologie, génétique des comportements, voire linguistique indiquent combien il est difficile d’identifier un trait distinctif qu’il serait possible de considérer comme le « propre de l’Homme ». Des animaux, et pas simplement les primates, possèdent, au moins à l’état d’ébauche, une certaine capacité d’anticipation, un usage, voire la création d’outils, des formes de communication dans lesquelles on retrouve quelques caractéristiques du langage, voire une ébauche de conscience d’eux-mêmes et, proposent certains, des signes qui suggèrent une sensibilité aux états mentaux des autres individus. Les techniques d’imagerie fonctionnelle du cerveau, l’identification des neuromédiateurs et des structures les libérant et en dépendant selon les circonstances, confirment l’existence d’un même patron organisationnel et fonctionnel chez tous les mammifères.
À la limite, cet ensemble de données et de remises en cause aboutit à un antihumanisme militant tel celui qui s’exprime dans le mouvement pour la libération animale et les déclarations de ses thuriféraires. Pour eux, l’humanisme ne serait qu’un spécisme, répréhensible comme le sont le racisme ou le sexisme.
L’Homme n’est pas un animal comme les autres
Et pourtant, une évidente dissymétrie persiste entre les animaux humains et les autres. Même si elle est d’origine évolutive et matérielle, comme je le pense, elle aboutit à une distinction entre un être qui possède les dispositions mentales lui permettant de poser la question de sa responsabilité, vis-à-vis de lui-même, du monde en général, des formes de vie, c’est-à-dire nous-mêmes et nous seuls, et l’ensemble des choses et des êtres autre que l’homme qui ne sont responsables ni d’eux-mêmes, ni de nous. Par responsabilité, j’entends ici la conscience, possédée par une personne décidant d’une action à laquelle elle n’est point contrainte, que c’est bien elle qui a agi et qu’elle peut être jugée, par elle-même et par les autres, en fonction de cette action à laquelle elle s’identifie, au moins en partie.
Vers un humanisme moderne
C’est une telle dissymétrie que l’on retrouve au cœur du débat sur les droits de l’homme et ceux de l’animal. Ces derniers n’ont bien sûr aucun sens s’il n’existe pour les fixer et les faire respecter un être responsable, l’homme. En ce sens, la prise de conscience de la proximité entre le primate humain et les autres animaux, la reconnaissance des similitudes entre la douleur, le stress, le bien-être chez des êtres humains et non-humains conduit à l’établissement d’un devoir qui se manifeste par la création par l’homme d’un corpus de droits pour l’animal. L’inverse est une idée bien entendu absurde, confirmant la robustesse de cette dissymétrie sur laquelle peut s’ancrer un humanisme moderne.
> Bibliographie
Et l’Homme dans tout çà ? Ed. Pocket, 2004
Raisonnable et humain ? Ed. Nil, 2004
L’Homme, ce roseau pensant Ed. Nil, 2007