Exceptional closure

Due to the measures taken by the government to prevent the spread of Covid-19, the Musée de l'Homme will close from Friday October 30 until Tuesday December 1.

For those who wish a refund for a purchased ticket for this period, you can contact contact.mdh[@]mnhn.fr

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80 ans du réseau Résistance du Musée de l'Homme © MNHN
80 ans du réseau Résistance du Musée de l'Homme © MNHN

Résister ! Quand le musée s’engage

Institution

En novembre, une nouvelle installation dans l’atrium rend hommage au Réseau du Musée de l’Homme, groupe clandestin de chercheurs entrés en résistance contre le régime nazi à l’été 1940. Comment le musée fait vivre cet héritage ? Entretien avec l’actuel directeur, André Delpuech.

Le réseau du Musée de l’Homme illustre l’engagement de scientifiques qui, au péril de leur vie, se sont élevés contre les idéologies fascistes et racistes. 80 ans après, le musée continue d’honorer cette mémoire et d’en défendre les valeurs fondatrices : la lutte contre l’obscurantisme, l’universalité et l’éveil des consciences.

En quelques mots, pouvez-vous nous présenter cette nouvelle installation ?

Cette année 2020, nous commémorons les 80 ans du véritable déclenchement de la Seconde Guerre mondiale qui a vu, en mai 1940, les armées du Troisième Reich allemand déferler sur la France pour entrer dans Paris le 14 juin de la même année. On connaît la suite : la capitulation française, la France coupée en deux avec une zone occupée par les nazis, et l’instauration du régime collaborationniste de Vichy, l’État français sous l’autorité du maréchal Pétain. Lors de cette débâcle, il est une institution qui est restée debout et qui a fait immédiatement front : c’est le Musée de l’Homme. Nous entendons ainsi rendre hommage à son directeur et fondateur, Paul Rivet, et à un groupe de femmes et d’hommes de son équipe, qui aussitôt ont décidé de lutter contre l’envahisseur, et plus encore contre l’idéologie raciste et antisémite véhiculée par les nazis.

Dès l’entrée de la Wehrmacht dans la capitale, Paul Rivet refuse d’abdiquer devant l’adversité. Il fait ouvrir symboliquement les portes du musée et y fait placarder le poème de Rudyard Kipling « Tu seras un homme mon fils ». Cet acte engagé marque le début de la résistance au Musée de l’Homme. Le 14 juillet 1940, il écrit une lettre ouverte au maréchal Pétain : « Monsieur le Maréchal, le pays n’est pas avec vous, la France n’est plus avec vous.[...] La liberté ne peut pas mourir dans le pays qui l’a vue naître et qui l’a répandue dans le monde ».

À partir de l’automne 1940, le groupe dirigé par les ethnologues Boris Vildé et Anatole Lewitzky ainsi que la bibliothécaire Yvonne Oddon, développe son réseau et ses activités : des prisonniers de guerre sont exfiltrés, des renseignements sont collectés à destination de Londres, et la revue « Résistance », imprimée dans les sous-sols du musée contrecarre la propagande vichyssoise et nazie. Si Paul Rivet réussit à échapper de justesse à la Gestapo, les membres du réseau sont quant à eux arrêtés au début de 1941. Emprisonnés, jugés et condamnés à mort, les sept hommes sont fusillés au mont Valérien le 23 février 1942 ; les trois femmes voient leur peine commuée en travaux forcés et sont déportées dans des camps de concentration en Allemagne. Rares sont les survivants de cette tragédie au sortir de la guerre, à l’instar de Germaine Tillion, elle aussi résistante de la première heure, arrêtée en 1942 et rescapée de Ravensbrück.

Les événements de cette histoire héroïque et tragique seront présentés dans l’atrium Paul Rivet au travers de témoignages des acteurs, de photographies et de documents.

Les membres du réseau étaient des scientifiques, ethnologues pour la plupart. Quels liens faites-vous entre ethnologie et résistance ?

Comme tout régime totalitaire, le pouvoir nazi a instrumentalisé les sciences humaines à des fins idéologiques. L’anthropologie, l’ethnologie ou l’archéologie avaient pour mission de montrer la supériorité de la race germanique et aryenne pour promouvoir l’avènement de l’homme nouveau du Reich, dans le même temps où les juifs ou les tziganes étaient considérés comme appartenant à une race inférieure.
Avec sa devise « travail, famille, patrie », l’État français du maréchal Pétain s’inscrivait dans cette dynamique. L’ethnographie a alors été sollicitée dans le but de donner une légitimité scientifique à son projet de Révolution nationale.

Créé en 1937, en même temps que le Musée de l’Homme, le musée des Arts et Traditions populaires entra en résonance avec la politique du régime de Vichy exaltant les racines rurales et paysannes de la France. Ses expositions usèrent d’un vocabulaire qui démontre combien la frontière entre science et idéologie collaborationniste est mince : « relever la jeunesse française », « renouveler l’artisanat national », « rénover la mentalité de la France et ranimer les goûts pour l’art authentique ».

Si certains ethnologues ont ainsi flirté avec l’idéologie du régime pétainiste, d’autres ont délibérément franchi le pas pour collaborer directement avec les nazis. C’est le cas de Georges Montandon, professeur à l’École d’anthropologie de Paris, qui s’active pour démontrer la supériorité raciale du type nordique et aryen, face à l’infériorité des tziganes et des juifs. Il publie un ouvrage « Comment reconnaître le Juif ? », dans le même temps où la propagande allemande organise l’exposition « Le Juif et la France » qui se veut scientifique.

Depuis sa création en 1938, le Musée de l’Homme a traversé d’autres épisodes douloureux de l’Histoire contemporaine. Comment s’est-il positionné et comment prend-il en compte aujourd’hui ces différents héritages ?

Inspirés de cette histoire héroïque de leurs camarades morts sous les balles ou dans les camps nazis, les anthropologues, archéologues ou ethnologues du Musée de l’Homme ont repris le flambeau après-guerre et poursuivi leurs recherches sur les sociétés humaines. Certains ont participé activement aux débats qui surgissaient au moment de la décolonisation en Afrique subsaharienne, en Asie du sud-est ou au Maghreb à l’image de Germaine Tillion, qui poursuivit pour l’Algérie sa lutte de toujours contre les injustices, la torture et le racisme.

Anciens du musée, Michel Leiris et Claude Lévi-Strauss participèrent aux premières prises de position de l’UNESCO nouvellement créée, et à ses déclarations contre le racisme avec leurs publications respectives de « race et civilisation » et « race et histoire ». Plus tard, d’autres anthropologues du musée s’impliqueront dans la défense des peuples autochtones menacés de toutes parts.

Expositions, colloques, publications ont été et sont toujours un autre moyen d’interpeller, de se questionner mais aussi de produire un discours scientifique nourri de faits observés, analysés, battant en brèche les idées reçues. C’est, par exemple, l’ambition du deuxième Manifeste du Muséum qui a été publié en 2018, « Migrations » : sujet politique et médiatique faisant l’objet de débats passionnés pour lequel il importe de prendre du recul et de proposer à chacun une réflexion scientifiquement argumentée. Fidèle à l’esprit de « Tous parents, tous différents » sur la diversité humaine dès 1992, la première exposition du nouveau Musée de l’Homme rénové s’inscrivait dans cette même ligne : « Nous et les autres. Des préjugés au racisme », en 2017. Et l’on pourrait citer de nombreuses autres manifestations.

Que signifie de commémorer cet héritage en 2020, en quoi fait-il écho ou peut-il éclairer les enjeux de notre époque ?

Honorer nos devanciers du Musée de l’Homme est essentiel tant ils occupent une place à part dans notre mémoire collective, celle de la désobéissance à un régime inique et dictatorial. Leur action est un exemple à suivre, celui de scientifiques qui participent au débat public et agissent dans la cité. Pour nous qui travaillons aujourd’hui au sein du Muséum national d’Histoire naturelle, une institution publique, laïque et engagée comme pour tous les scientifiques et médiateurs qui œuvrent dans des institutions de recherche et d’enseignement, dans des établissements muséaux et des bibliothèques, il est essentiel que nous apportions à la société notre expertise de chercheurs dans les sciences humaines, sociales et naturalistes.

Aussi est-ce bien avec notre regard d’anthropologues et d’historiens, avec le recul nécessaire et indispensable lié à nos disciplines, que nous pouvons, par exemple, mettre en perspective l’actuelle crise liée à la pandémie de la Covid-19. Celle-ci agit comme un accélérateur de l’histoire et ouvre grand des failles qui sourdaient depuis longtemps mais que peu de personnes voulaient observer, hors quelques lanceurs d’alerte peu audibles. Pas d’anachronisme ni de comparatisme abusif, 2020 n’est pas 1940. Et il ne s’agit surtout pas de faire des analogies simplistes et malvenues entre la dictature nazie qui s’est abattue sur l’Europe lors de la Seconde Guerre mondiale et la situation présente d’une nouvelle maladie non maîtrisée.

Pourtant, la ligne Maginot de nos certitudes dans un progrès sans limite comme de la prétention de notre espèce humaine à dominer le monde vivant a été ébranlée, en peu de temps, par un virus inconnu. Pays confiné, économie à l’arrêt, population inquiète, gouvernements embarrassés, information débridée. Soudain les personnels de la santé sont appelés à la rescousse et envoyés au front, où l’on découvre l’impréparation des troupes, faute de vision stratégique et d’anticipation face à un ennemi pourtant annoncé. Dans cet emballement, le discours scientifique peut être subverti et instrumentalisé, notamment par des médias avides d’audience où débattent à longueur d’émissions des experts autoproclamés.

Cet hommage soulève la question du rôle social et politique des musées. Le Musée de l’Homme, en tant que « musée-laboratoire », occupe-t-il une place à part ?

Ce péril sanitaire remet soudain au centre les débats sur l’écologie des maladies infectieuses, l’émergence de virus issus de la destruction de l’environnement, du rétrécissement des milieux naturels, des élevages industriels, du dérèglement climatique… Tout à coup l’humain se rappelle qu’il est un animal parmi d’autres et que les grandes pandémies sont des zoonoses, des maladies qui se transmettent d’espèce à espèce. Les médecins et historiens rappellent les dévastations de la grippe espagnole ou de la peste noire que l’on pensait à jamais révolues. De même, il semblerait que l’on redécouvre la vulnérabilité de nos sociétés, triomphantes de technologie, impuissantes face à un ennemi naturel microscopique. L’on semble enfin s’apercevoir que les humains sont également mortels à voir les compteurs égrenant chaque jour le nombre des décès. Ce téléthon mortifère a un impact psychologique énorme, mais surdimensionné par rapport à la réalité objective des statistiques et en comparaison à ce qui a pu frapper l’humanité en d’autres temps. Fort de ses nombreux chercheurs, le Muséum national d’Histoire naturelle doit être au cœur de cette actualité et de ces débats.

« Une science empirique, écrivait Max Weber, ne saurait enseigner à qui que ce soit ce qu’il doit faire, mais seulement ce qu’il peut et – le cas échéant – ce qu’il veut faire ». Comment un musée de science peut-il s’engager aujourd’hui ?

Plus que jamais, il nous appartient de mener notre mission première de produire un discours de vérité nourri de faits, sachant tirer des leçons du passé et battant en brèche les idées reçues. Sans cesse – et l’actualité du mouvement « Black Lives Matter » l’atteste - il nous faut proclamer l’unité de notre espèce comme le respect des droits fondamentaux de la nature dont les humains font partie intégrante. Dans une telle situation mondiale inédite, il y a tous les ingrédients pour une prise de conscience salutaire de l’humanité pour changer les paradigmes de son évolution.

Il faut « agir » clamaient les résistants du Musée de l’Homme en 1940 face au danger que représentait le national-socialisme d’Hitler. Quatre-vingts ans après, plus que jamais, nous leurs successeurs, nous devons retenir ce que fut leur engagement. Vigilance, tel était le titre de la revue lancée en 1934 par Paul Rivet et ses partenaires du comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Son éditorial dans le tout premier numéro paru le 28 avril 1934 mérite d’être relu et reste, plus que jamais, d’actualité : « Le fascisme fait appel aux passions des hommes pour annuler leur intelligence critique : il maquille les faits ; il brouille les idées » et de poursuivre « notre objectif est de rétablir la réalité des faits et la clarté des idées ».
C’est bien notre volonté et notre rôle premier : armés de nos connaissances scientifiques et du bien-fondé de nos spécialités anthropologiques, historiques et naturalistes, soyons, plus que jamais vigilants.

 

En savoir plus : Hommage au Réseau de résistance.

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