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Exposition "Je mange donc je suis"
Exposition "Je mange donc je suis"

Alimentation : les nouveaux risques invisibles

Évènement

La distance entre les produits avec lesquels nous composons nos repas quotidiens et leur origine est de plus en plus grande. Cette déconnexion, ainsi que les polémiques croissantes autour des modes de production industrielle en agriculture et en agro-alimentaire font planer des zones d’ombre sur nos assiettes.

d'après un article parut sur Usbek&Rica

L'alimentation n'échappe donc pas à la notion de risque, qui sera l'enjeu de la prochaine Tribune du Muséum, intitulée « Vivre avec les risques », qui aura lieu samedi 30 novembre de 15 h à 17 h à l'Amphithéâtre Verniquet du Jardin des Plantes (57 rue Cuvier, Paris Ve).

Dans le domaine de l’alimentation, la prévention du risque n’est pas neuve - en témoigne l’histoire, en France notamment, des campagnes pour limiter la consommation d’alcool. Ou encore celle, bien connue, pour inciter à consommer cinq fruits et légumes par jour.

Selon Christophe Lavelle, biophysicien, chercheur au CNRS et commissaire scientifique de l’exposition « Je mange donc je suis », la question du risque alimentaire n’est donc pas nouvelle : « Le risque a toujours fait parler, comme tout ce qui relève du registre de la peur… Mais il semble en effet que la défiance du consommateur se fasse de plus en plus présente, ou en tous cas de plus en plus visible, notamment à travers le filtre des médias et des réseaux sociaux, véhicules idéaux pour propager les alertes, qu’elles soient d’origine fondée ou fantasmée. »

Ce qui a changé, depuis l’après-guerre, c’est la distance matérielle entre le producteur et le consommateur, qui crée de l’opacité sur la chaîne de production entre le végétal ou l’animal et le produit qui finit dans nos assiettes. Le rapport à l’alimentation a suivi le même mouvement de « déconnexion », dans nos sociétés industrialisées, de la plupart des humains à la terre. « Cette “déconnexion” du mangeur face à des aliments dont il ne maîtrise pas l’origine et/ou le mode de production » explique, d'après Christophe Lavelle, « la pression de plus en plus forte sur les producteurs et transformateurs, à toutes les échelles, pour plus de transparence sur la traçabilité et la composition des produits. »

Des risques à l’échelle globale

L’invisibilité se joue donc à deux échelles. La première porte sur le chemin géographique des aliments et les risques que font peser les modes de production industriels sur les écosystèmes naturels. Ils se matérialisent parfois à travers les campagnes « choc » de sensibilisation qui soulignent, par exemple, le lien entre la production d’huile de palme et la déforestation. Ainsi, c’est le risque invisible et indirect - mais néanmoins réel - de la consommation d’une simple tartine pour la biodiversité et la survie d’orangs-outans de Bornéo qui apparaît.

La seconde échelle est liée aux effets, encore mal connus, des substances qui entrent dans la composition de ces produits. Invisibles, en effet, sont les résidus de pesticides, comme le glyphosate, contenus dans la plupart de nos fruits et légumes. Ou encore le bisphénol et les phtalates, perturbateurs endocriniens présents dans de nombreux contenants alimentaires.

Si la responsabilisation individuelle, via les fameuses campagnes publiques de sensibilisation sur la consommation d’alcool par exemple, permet à chacun d’évaluer en conscience le risque pour soi-même, ceux liés aux pesticides sont d’un autre ordre, parce qu’ils renvoient à un système de production collectif dépendant de normes légales et d’un jeu d’acteurs entre puissance publique, consommateurs, lobbys industriels, citoyens et expertise scientifique. La perception du risque va plus vite que l’action publique en ce domaine.

Gérer l’incertitude autour des risques environnementaux

Dans son livre Toxic planète, le scandale invisible des maladies chroniques (Seuil, 2013), le toxicologue André Cicolella, fondateur du Réseau Environnement Santé, souligne que la gestion du risque environnemental « pose un problème particulier car la nature appartient à un système lent. Aux inerties du système social s’ajoutent alors la lenteur des problèmes environnementaux. »

Dans un contexte d’incertitude sur la nature des risques, son association milite pour le développement de réponses publiques aux risques liés aux perturbateurs endocriniens. Il se jouerait donc ici une invisibilisation du risque, liée à une absence de réponse à la hauteur de l’enjeu. Faute d’un consensus scientifique établi sur les effets de ces substances chimiques, et en raison de la démultiplication des sources d’expertise, il est difficile, pour chacun, de mettre la lumière sur les zones d’ombre et les risques qui planent au-dessus de son assiette.

Dans ce contexte, l’essor des circuits courts, du bio, du « bien manger », témoigne d’une inquiétude de plus en plus partagée face à ces enjeux. On peut citer, pour exemple, le récent succès d’applications comme Yuka, qui scanne à partir des codes-barres figurant sur les produits leur qualité nutritionnelle avec un système de voyants allant du vert au rouge (plus les produits sont transformés, plus le voyant passe au rouge). Yuka cherche à rendre visible une partie de ces risques cachés, contenus dans les formules indécodables de la liste des additifs chimiques, gras saturés, colorants, à laquelle on prête rarement attention en achetant un paquet de chips ou de bonbons.

Sans chercher à minimiser les enjeux sanitaires liés aux modes de productions industriels, Christophe Lavelle s’attache à replacer la question à une échelle sur laquelle nous avons une prise, celle de notre consommation de tous les jours : « Le risque est, par définition, la probabilité de subir un dommage en fonction de l’exposition à un danger. Sans nier le caractère polluant de nombreuses substances issues de l’industrie, que l’on trouve de plus en plus dans notre environnement, il est bon de rappeler que le danger est avant tout dans le déséquilibre alimentaire actuel (trop de sucre, de sel, de gras saturés, d’alcool, d’aliments transformés, pas assez de végétaux). »

d'après un article parut sur Usbek&Rica