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80 ans du réseau Résistance du Musée de l'Homme © MNHN
80 ans du réseau Résistance du Musée de l'Homme © MNHN

Hommage au réseau de Résistance du Musée de l'Homme

Évènement

Le 14 juin 1940, Paul Rivet placarde sur les portes du Musée de l’Homme une traduction française du poème If/Tu seras un homme, mon fils de Rudyard Kipling. Le poème appelle à garder la tête haute et se battre.

Le Musée de l'Homme voit le jour le 20 juin 1938, dans un contexte obscur de montée en puissance des fascismes et des nationalismes. Des idéologies auxquelles n'adhère pas l'institution. En effet, à cette époque, le musée est considéré comme le plus moderne du monde. Il présente l’histoire de l’humanité depuis ses origines préhistoriques jusque dans la diversité de tous les peuples de la planète. Construit et pensé comme un Musée laboratoire, cet espace de recherches et de discussions revendique des valeurs d'union et combat toutes formes de racisme et d'ostracisme. Son premier directeur et fondateur, Paul Rivet, en est la figure de proue.

Paul Rivet, un intellectuel engagé

C'est en 1928 que Paul Rivet prend la commande du vieux musée d’Éthnographie du Trocadéro, avant de le transformer en un magnifique établissement donnant à connaître toute l’aventure humaine, des origines à nos jours, dans toute la diversité des peuples de la planète.

Éminente personnalité scientifique de l'entre-deux-guerres, Paul Rivet incarne le modèle du savant engagé. C'est ainsi qu'il entreprend un voyage à Berlin en 1933, année de la prise de pouvoir par Hitler. Ayant observé le régime nazi à l'oeuvre dans toute son horreur, il fonde, l'année suivante, le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes avec Paul Langevin et Alain. Pour lui, les sciences ont un rôle primordial, celui d'alerter des dangers qui menacent la société et d'éveiller les consciences.

Le fascisme fait appel aux passions des hommes pour annuler leur intelligence critique ; il maquille les faits ; il brouille les idées. Notre objectif est de rétablir la réalité des faits et la clarté des idées.

Il n'avait d'ailleurs pas hésité à accueillir au Musée des juifs allemands exilés et des russes émigrés passés par l'Allemagne : parmi ceux-ci, Boris Vildé et Anatole Lewitsky, futurs membres du réseau de résistance du Musée de l'Homme.

La Résistance s'organise au Musée

Le 14 juin 1940 au matin, alors que les Allemands envahissent la capitale, il décide d'ouvrir les portes de l'établissement en y placardant une traduction du poème "If" de Rudyard Kipling, en français "Tu seras un homme, mon fils". Ce geste symbolique place le Musée de l'Homme en opposition face au gouvernement et ouvre la voie à la création du réseau de résistance. Ce sont des femmes et des hommes épris de liberté qui, n’acceptant pas la débâcle mais surtout rejetant de tous leurs pores l’idéologie nazie, se réunissent pour lutter avant même l'appel du 18 juin du général De Gaulle.

Tu seras un homme, mon fils

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.

Traduction du poème « If » (1895) de Rudyard Kipling par André Maurois, tiré des « Silences du Général Bramble » (1918)

Après avoir apposé le poème de Kipling à l'entrée de l'établissement, Rivet adresse plusieurs missives au maréchal Pétain, dans lesquelles il critique vivement le régime de Vichy. Apprenant quelques mois plus tard à la radio qu'il est démit de ses fonctions par le gouvernement, il lui écrit une dernière fois :

Je pars le front haut, fier d’avoir donné à mon pays (…) le plus beau Musée de l’Humanité qui soit au monde.

Mais sa démission ne l'empêche pas de poursuivre ses activités résistantes ! Au contraire, le 15 décembre 1940, il participe à la publication du premier numéro de la revue Résistance. 4 autres numéros suivront. Mis en danger par ses prises de position, il se voit contraint de quitter Paris en février 1941. Il y reviendra en octobre 1945 pour renouer avec le musée et l'enseignement.

L'acte de protestation de Paul Rivet marque le début de l'engagement du Musée de l'Homme dans sa lutte contre l'obscurantisme, la promotion de l'universalité et l'éveil des consciences. Pour valoriser ce précieux héritage, l'hommage aux 80 ans du réseau de résistance se poursuit jusque décembre 2020.

Paul Rivet en Colombie

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