Découvrez, dans cet espace, quelques portraits de chercheurs du Musée de l'Homme.


EVELYNE HEYER

Évelyne Heyer © MNHN - Frédéric Dubos & Sébastien Pagani

Généticienne. Professeur au Muséum national d’Histoire naturelle au sein du Département Hommes, Natures, Sociétés
Co-responsable de l’équipe anthropologie évolutive au Musée de l’Homme

UMR CNRS-MNHN 7206 Éco-anthropologie et Éthnobiologie
Commissaire générale de l’exposition permanente du Musée de l’Homme

Ce qui est formidable dans la recherche c’est que l’on ne cesse d’apprendre et de créer, de se projeter sur de nouvelles pistes… et la génétique, toute jeune science de 20 ans à peine, a un potentiel dont on ne connaît pas encore les limites. Le goût des maths et de la biologie, la découverte de la théorie de l’évolution ont été à la base de la rencontre entre Evelyne Heyer, alors jeune chercheuse, et cette nouvelle discipline qui en apprenait beaucoup plus sur l’histoire des populations que les seules données démographiques et généalogiques.

Pionnière de la génétique au sein du Musée de l’Homme, Evelyne Heyer a développé des programmes de recherche en Asie centrale et en Afrique centrale  « Nous travaillons notamment depuis 2001 sur un programme relatif à la diversité génétique, linguistique et ethnologique des populations turco-mongoles et indo-iraniennes en Asie centrale : Ouzbekistan, Kirghizistan, Tadjiskistan. Nous avons échantillonné 28 populations dans les différents groupes ethniques de cette région. Outre l’ADN, par des prélèvements de sang et de salive, nous avons collecté des données ethnologiques, linguistiques et anthropométriques. En règle générale, en génétique humaine, plus les populations sont éloignées géographiquement, plus elles sont différentes génétiquement. Or l’Asie centrale s’éloigne de ce schéma habituel : dans cette partie du monde, certaines populations éloignées géographiquement sont proches génétiquement et inversement. Nos travaux montrent que les deux groupes de populations sont structurés essentiellement par les groupes linguistiques : les populations de langue turco-mongole de tradition nomade et le groupe des populations de langue indo-iraniennes de tradition agriculteurs. L’organisation sociale a aussi impacté la diversité génétique. L’étude des liens entre biologie et comportements culturels c’est l’aspect passionnant de l’anthropologie évolutive. »


SERGE BAHUCHET

Serge Bahuchet © MNHN - Frédéric Dubos & Sébastien Pagani

Ethnobiologiste. Professeur au Muséum national d’Histoire naturelle
Directeur du département Hommes, Natures, Sociétés et de l’UMR CNRS-MNHN 7206 Eco-Anthropologie et Ethnobiologie


Spécialiste des modes de vie des populations pygmées d’Afrique centrale, Serge Bahuchet a passé, au cours de ses nombreuses missions, quelque trois années au contact de groupes dispersés, dans les forêts du Cameroun, de République centrafricaine et du Gabon. Un travail de terrain commencé par une thèse sur les relations des Pygmées avec le monde de la forêt, poursuivi par l’étude des relations entre les chasseurs-collecteurs et les groupes de villageois agriculteurs, et qui continue aujourd’hui au sein des équipes du laboratoire qu’il dirige.

« L’apport de la génétique permet de mieux comprendre l’origine de ces populations, les degrés de divergence entre les groupes, d’appréhender les raisons de leur petite taille… ».

Mais quelles que soient les méthodes, du simple carnet de note aux prélèvements de salive pour l’étude de l’ADN, la découverte du terrain est toujours une expérience majeure, une aventure. Elle peut décider de la suite d’une carrière. « Le premier contact est difficile, il s’agit de s’installer dans des groupes qui ne nous ont rien demandé ! Il faut trouver les mots pour entrer en relation, se faire accepter pour la durée des missions, des séjours de 3 mois environ ». Lorsque l’étude porte sur des populations mobiles, comme les Pygmées, la difficulté n’est pas uniquement de se faire admettre, elle est aussi physique,

« Il faut s’adapter à des conditions de vie sommaires, et il faut marcher, beaucoup marcher… ».

Aujourd’hui, Serge Bahuchet consacre l’essentiel de son temps à l’encadrement de ses étudiants et à la gestion de la recherche au sein du laboratoire « Éco-Anthropologie et Ethnobiologie » qui étudie notamment les relations des sociétés avec leur environnement naturel. Les Pygmées Aka n’ont cependant pas quitté son horizon de chercheur : « Durant les dernières décennies les conditions de vie de ces populations ont évolué. On ne peut que constater les menaces qui pèsent sur leur environnement, conséquences de l’exploitation forestière et, paradoxalement, de la création des parcs nationaux. Face à l’appauvrissement de leurs conditions de vie, avec comme conséquence la perte de leurs savoirs naturalistes, le chercheur se sent impuissant. Il est très difficile d’avoir une influence sur le cours des choses qui dépend de conditions et de décisions politiques et économiques internationales ».


Alain Froment

Alain Froment © MNHN - Frédéric Dubos & Sébastien Pagani

Anthropologue, docteur en médecine et en anthropologie biologique
Directeur de recherche à l’IRD au sein du Département Hommes, Natures, Sociétés du Muséum national d’Histoire naturelle
UMR CNRS-IRD 208 Patrimoines locaux et gouvernance

Alain Froment connaît notre anatomie d’Homo sapiens sur le bout de ses cinq doigts, un trait que nous partageons avec tous les tétrapodes (vertébrés à quatre pattes), car, précise-t-il « Notre corps est une pelure d’oignon qui porte les traces de notre évolution. Nous sommes faits de bricolages successifs, dont l’exploration nous resitue dans la longue chaîne du vivant ». Spécialiste de la diversité des hommes modernes, Alain Froment a passé une vingtaine d’années en Afrique (Sénégal, Burkina Faso, Cameroun) à étudier l’écologie humaine et l’adaptabilité à l’environnement dans le cadre de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), organisme national de recherche travaillant en partenariat avec des pays émergents dans 50 pays du monde. Ses recherches actuelles s’inscrivent dans un travail de terrain, chez les Pygmées Baka du Cameroun, chasseurs-cueilleurs semi-sédentaires, dont la population est estimée à 30 000 individus.

Les Pygmées sont les hommes les plus petits du monde, avec une taille moyenne de 1,58 m pour le sexe masculin. Cette petite taille est-elle une forme d’adaptation au milieu forestier ? Que nous apprennent-ils sur l’évolution de l’Homo sapiens, autrement dit y a-t-il un modèle de croissance commun à toute l’humanité ou bien, comme pour de nombreux caractères anatomiques, de la diversité ? Ce sont ces questionnements qui président à un programme de recherche qui en est à sa huitième année. « Il s’agit d’effectuer un suivi longitudinal de la croissance de 1 000 enfants pygmées dont l’âge est connu avec précision. Leur développement est décrit grâce à des mesures anthropométriques et des indicateurs de maturation corporelle notamment les stades d’éruption dentaire ».

Pour mettre en évidence les mécanismes de leur croissance plusieurs disciplines sont à l’œuvre : la biométrie, la génétique et l’endocrinologie. L’anthropologie du vivant prend également en compte tous les facteurs pouvant influer sur le mode de croissance : les conditions climatiques, les comportements, l’alimentation, l’épidémiologie (les maladies émergentes, les parasites). Ce travail de terrain sur le long terme ne peut se faire sans confiance ni échanges et s’accompagne d’un programme de veille sanitaire destiné à prédire, du fait du contact de la population avec la faune sauvage, l’émergence d’éventuelles maladies nouvelles.


Marylène Patou-Mathis

 

Marylène Patou-Mathis © MNHN - JC Domenech, par Jean-Christophe Domenech

Préhistorienne, archéozoologue. Directrice de recherche au CNRS au sein du département de préhistoire du Muséum national d’Histoire naturelle
Responsable de l’équipe : « Comportements des Néandertaliens et des Hommes anatomiquement modernes replacés dans leur contexte paléoécologique » de l’UMR CNRS-MNHN 7194

Intriguée par la présence de fossiles d’animaux marins en milieu terrestre, Marylène Patou-Mathis a suivi une formation de géologue, avant une thèse en préhistoire dont le sujet portait sur du matériel faunique issu d’un site néandertalien. Un domaine qu’elle n’a plus quitté, abordant sans a priori l’Homme de Néandertal. « L’étude des comportements de subsistance des Néandertaliens et des premiers Homo sapiens est ma priorité. Avec mon équipe nous travaillons sur les ossements d’animaux découverts dans des sites, notamment d’Europe orientale, occupés par ces chasseurs-cueilleurs nomades qui vivaient des ressources naturelles sauvages. Nous enquêtons sur le statut de l’animal, tant dans la sphère domestique, comme moyen de subsistance, que dans la sphère symbolique ».

Sur un site donné tout est important : « La Préhistoire est une science pluridisciplinaire qui fait appel aux paléoanthropologues, aux lithiciens aux palynologues (étude des pollens), aux sédimentologues, aux spécialistes des datations et de l’art aux archéozoologues dont je fais partie. Dans ce domaine il est important d’être un bon naturaliste, de savoir reconnaître un fémur de renne d’un fémur de chevreuil. Par ailleurs, l’analyse taphonomique est essentielle pour comprendre tout ce qui est arrivé à un os depuis son enfouissement ». Les os, les microparticules trouvées sur les dents parlent beaucoup mieux depuis une vingtaine d’années grâce au développement de nouvelles techniques comme les analyses biochimiques. « Nous examinons les moindres marques, les traces de silex, de combustion, de fracturation afin de déterminer comment les animaux ont été chassés, découpés, préparés et consommés. Tous ces actes nous permettent de déduire les capacités cognitives de ces Hommes, de retrouver leurs techniques, de déterminer des savoir-faire, des comportements régionaux… ».

Néandertal était un grand chasseur des animaux qui le nourrissaient  ; il enterrait ses morts et collectait des objets naturels non utilitaires. Il n’était ni supérieur, ni inférieur à l’Homme moderne, il était différent.

« La hiérarchisation est contraire à la démarche scientifique. Rien n’est fixé ou linéaire, l’évolution humaine est buissonnante, tant d’un point de vue biologique que culturel. Ce qui est passionnant dans notre métier, où le doute doit être permanent, c’est qu’une découverte peut susciter un nouveau questionnement ».

Dernières parutions : Manuel de taphonomie (co-éditrice avec Christiane Denys, sept 2014), Éd. Actes Sud / Madame de Néandertal. Journal intime (avec Pacale Leroy, avril 2014), Éd. Nil/Préhistoire de la violence et de la guerre (oct. 2013), Odile Jacob.


Jean-Jacques Bahain

Jean-Jacques Bahain © MNHN - JC Domenech, par Jean-Christophe Domenech

Géologue du quaternaire. Professeur au Muséum national d’Histoire naturelle au sein du département de préhistoire
UMR CNRS - MNHN 7194 Histoire naturelle de l’Homme Préhistorique / Équipe Paysages, Hommes, Archives sédimentaires et matériaux de la Préhistoire


Dater les restes et sites archéologiques, ce processus, essentiel pour comprendre notre évolution, est au cœur de l’activité de Jean-Jacques Bahain. L’essentiel de ses recherches consiste à établir le cadre géochronologique de l’évolution humaine au cours des deux derniers millions d’années, en particulier celui des plus anciens peuplements de l’Eurasie. Les échantillons qu’il analyse (dents, restes osseux humains ou fauniques, sédiments…) sont soumis à des processus physicochimiques plus ou moins complexes pour faire émerger les données qui permettront de les resituer dans le temps. Les techniques d’analyse sont variées : comptage de la radioactivité naturelle, utilisation de spectromètres de masse, utilisation des propriétés magnétiques des matériaux… Elles nécessitent de solides bases en physique et en chimie, mais aussi en géologie et en préhistoire, voire en mathématiques.

De moins en moins invasives et de plus en plus performantes, les méthodes d’analyses actuelles permettent des datations de plus en plus précises sur des domaines d’âge variant selon les techniques utilisées. Ainsi, La datation au carbone 14, la méthode de référence, ne peut être appliquée qu’à des échantillons plus récents que 50 000 ans. Au-delà, d’autres techniques peuvent être appliquées, en fonction des matériaux disponibles sur le site que l’on cherche à dater. La datation est alors un processus long, mais entre les manipulations, le temps passé dans le laboratoire, l’analyse des données et l’enseignement, il reste encore un peu d’espace pour le travail de terrain, souvent indispensable pour interpréter les résultats.

Par exemple, sollicité pour dater le squelette de mammouth trouvé en fin 2012 à Changis-sur-Marne, Jean-Jacques Bahain est allé sur le site prélever, en plus des restes de ce dernier, des sédiments, une dent de bovidé, des os de cervidé, des carbonates… de quoi constituer un panel d’indices qui livrèrent un an plus tard des résultats fiables et concordants : ce mammouth laineux mort il y a 100 000 ans environ, était donc contemporain des Néandertaliens. « Voir le site, est toujours essentiel pour recontextualiser les données. La satisfaction est bien sûr de pouvoir dater des sites historiquement importants, à partir des restes conservés dans les collections muséales comme ce fut le cas notamment pour le site de Mauer en Allemagne où l’on trouva en 1907 la mandibule humaine qui permit la définition de l’Homo heidelbergensis, l’ancêtre de l’Homme de Néanderthal ».


Shelly Masi

Shelly Masi © MNHN - JC Domenech, par Jean-Christophe Domenech

Primatologue, maître de conférences du Muséum national d’Histoire naturelle au sein du Département Hommes, Natures, Sociétés
UMR CNRS-MNHN 7206 Éco-anthropologie et Éthnobiologie


Depuis une quinzaine d’années, Shelly Masi étudie avec passion les gorilles de l’ouest (Gorilla gorilla) qui vivent notamment en République Centrafricaine et en République du Congo. Ses recherches s’appuient sur de longs séjours de terrain en République Centrafricaine et en République du Congo, plus de quatre années au total, au contact des rares groupes de gorilles de l’ouest habitués à la présence de l’observateur humain. Ce ne sont pas des sujets faciles. Plus nombreux que les gorilles de montagne, les gorilles de l’ouest, tout aussi menacés, sont moins étudiés, ils habitent la forêt de plaine, la visibilité y est faible, le contact plus direct et plus dangereux, en raison notamment de la végétation dense et de l’agressivité des mâles à dos argenté qui défendent le groupe familial. « Je suis toujours accompagnée de deux pisteurs, des Pygmées Aka. Ils ont une connaissance profonde de la forêt tropicale, ils sont les seuls capables de repérer le passage des gorilles à une simple feuille pliée au sol ». Shelly Masi a appris la langue centrafricaine, le Sango, un mélange de dialectes : « La parole est essentielle pour établir le contact avec les Pygmées, dans un milieu où le danger est permanent ».

Par leur proximité avec le genre humain les grands singes ont beaucoup à nous apprendre. Shelly Masi explore leurs adaptations écologiques et leurs capacités cognitives, notamment à travers leurs comportements alimentaires : la variabilité de leurs choix, selon les changements environnementaux, selon leurs besoins nutritionnels et leur état de santé ; selon les disponibilités en nourriture dans le temps et dans l’espace, sur un territoire donné. Fruit d’une observation patiente et de longues marches dans la forêt, le matériel d’étude comprend : des notes, des photos, des vidéos, des prélèvements d’urine, de crottes, de sol ; des plantes afin d’en analyser les propriétés ainsi qu’un herbier. Les gorilles de l’ouest sont frugivores saisonniers, ils sont herbivores pendant la saison sèche. Leurs comportements alimentaires complexes semblent différents d’un groupe à l’autre, ils ne s’expliquent pas par la proximité génétique et environnementale et peut-être relèvent d’une culture transmise par apprentissage social. Modèles vivants, les grands singes nous aident à comprendre les processus à l’œuvre dans notre histoire évolutive. Au-delà de l’intérêt scientifique, Shelly Masi est en empathie avec les individus des groupes qu’elle suit, ils la connaissent et elle a à cœur de les retrouver à chaque mission. « Les grands singes sont tous très menacés, lorsqu’un groupe est habitué à la présence humaine, nous avons le devoir moral de le protéger, pour toujours ».

Shelly Masi est une des commissaires scientifiques de l’exposition Sur la piste des Grands singes. Sur le terrain elle travaille en collaboration avec des ONG (WWF et WCS).


Patrick Paillet

Patrick Paillet © MNHN - JC Domenech, par Jean-Christophe Domenech

Préhistorien, Maître de conférences du Muséum national d’Histoire naturelle au sein du Département de préhistoire du Muséum.
UMR CNRS-MNHN 7194 Équipe II Comportements des Néandertaliens et des Hommes anatomiquement modernes replacés dans leur contexte paléoécologique


Les fresques peintes et gravées dans l’obscurité des grottes, leurs formidables compositions associant bisons, mammouths, chevaux, cervidés… fascinent, émeuvent et passionnent. L’art de nos lointains ancêtres est le domaine de Patrick Paillet. Il approche les sociétés préhistoriques par le biais de leurs comportements symboliques. Ce terme regroupe une grande diversité de modes d’expressions et de supports : l’art pariétal des grottes ornées, l’art rupestre à l’air libre et l’art mobilier (les outils et les objets ornés, les parures pour le corps). « L’art pariétal, la partie la plus spectaculaire, apparaît avec l’arrivée des premiers hommes modernes en Europe occidentale, il y a quelque 40 000 ans ; plus discret, l’art mobilier est porteur d’une multitude d’informations. Les matériaux utilisés nous renseignent sur les dynamiques sociales, sur les échanges, les caractéristiques des territoires ». Jeune science au regard de ce temps long, l’étude des comportements symboliques s’emploie à analyser les techniques d’expression figuratives ou abstraites, les vocabulaires formels, les styles, autant de marqueurs de la diversité des techno-cultures de la Préhistoire.

Comme s’il parlait des différences entre fauvisme et impressionnisme, Patrick Paillet décline les spécificités artistiques des groupes isolés d’Homo sapiens, qui de sites en grottes ont laissé de précieux témoignages : le bestiaire de l’Aurignacien, les représentations féminines du Gravettien, les premières sculptures monumentales du Solutréen et l’apogée de l’art pariétal au Magdalénien, entre 17 000 et 12 000 ans. Près de 70 %des 350 grottes ornées connues à ce jour témoignent de cette période, la plus productive, le domaine de prédilection de Patrick Paillet. Territoire riche en cavités, le nord du Périgord, entre la haute vallée de la Dronne et celle de la Tardoire, est aujourd’hui l’un de ses terrains de recherche : une dizaine de sites de référence (habitats et grottes ornées) révélant des séquences complètes, industries lithique et osseuse, art mobilier et pariétal, faune et dont la relecture et le réexamen s’imposent. « Aujourd’hui nous ne travaillons plus seuls, l’étude d’une grotte ou d’un habitat, réunit un collectif de compétences : des préhistoriens, des géologues, des spécialistes des pigments, des archéologues, des géomorphologues, pour appréhender le site dans son intégralité, son contexte culturel et naturel ».

Patrick Paillet : « L’art des objets de la Préhistoire », Laugerie-Basse et la collection du marquis Paul de Vibraye au Muséum national d’Histoire naturelle. Éditions ERRANCE, 2014.


Martin Friess

Martin Freiss © MNHN - JC Domenech, par Jean-Christophe Domenech

Anthropologue biologiste, expert en anthropologie virtuelle. Maître de conférences au Muséum national d’Histoire naturelle au sein du Département Hommes, Natures, Sociétés
Responsable du plateau technique Imagerie 2D, 3D
UMR CNRS-MNHN 7206 Éco-anthropologie et Éthnobiologie


Un crâne fossile tourne lentement sur un socle, posé sur un velours noir, face à un scanner surfacique ; sur un écran sont projetées les images obtenues. Cette technique n’est pas l’unique outil de travail de Martin Friess pour étudier les variations morphologiques de la boîte crânienne des Homo sapiens et de nos ancêtres, s’y ajoutent la photogramétrie (plusieurs appareils photos prenant des images sous des angles différents) et pour les petits spécimens, la microscopie. Les images obtenues permettent, à partir de différents logiciels, de reconstruire l’objet en 3D et de l’examiner sous toutes les faces.

Ces techniques, développées depuis les années 1980, ont avantageusement remplacé le pied à coulisse, l’outil de mesure des anthropologues depuis l’origine de la discipline. La « prise de vue » n’est que la partie émergée du travail. La mise en évidence des convergences et des divergences de morphologie, entre des spécimens de populations éloignées géographiquement ou génétiquement, repose sur des méthodes statistiques prenant en compte toute une série de mesures extrêmement précises : la forme générale du crâne, des sutures, celle des mâchoires, des narines, du bourrelet supra orbitaire… Notre tête n’est pas composée d’éléments indépendants, ce qui se passe au niveau de la face est en lien étroit avec la forme de la boîte crânienne, comme le montrent les crânes déformés dès la naissance, pour des raisons d’appartenance ethnique ou de statut social. L’exception révèle la règle.

Tous les restes humains sont de précieux témoignages sur les variations visibles et objectives de la morphologie de l’Homme, la finalité de leur étude est de documenter notre histoire, de reconstruire les processus d’évolution, de comprendre la diversité actuelle, en relation avec les facteurs environnementaux, le climat, l’alimentation, mais aussi avec la génétique. L’étude des caractéristiques morphologiques des populations ouvre des champs d’exploration à l’échelle globale, notamment le peuplement des Amériques : d’où venaient les premiers occupants ? Sont-ils venus d’Asie en une ou en plusieurs vagues ? Quand sont-ils arrivés ? Devant les écrans, Martin Friess parcourt des milliers de kilomètres sur la piste de nos ancêtres.


Antoine Balzeau

Antoine Balzeau © MNHN - JC Domenech, par Jean-Christophe Domenech

Paléoanthropologue, chercheur au CNRS et au Muséum national d’Histoire naturelle au sein de l’UMR 7194 Histoire naturelle de l’Homme préhistorique
Co-responsable scientifique de la plateforme AST-RX (Accès Scientifique à la Tomographie à Rayons X) du Muséum.

Le crâne est son domaine, l’imagerie est son outil. Antoine Balzeau travaille sur l’évolution de la morphologie des Hommes préhistoriques (Homo erectus, Homo sapiens, néandertaliens) et plus spécifiquement sur des caractères précis concernant l’épaisseur des os crâniens, l’asymétrie du cerveau, l’aire de Broca, zone du langage. Ses recherches s’appuient sur les méthodes d’imagerie (scanners) qui se sont considérablement développées depuis une vingtaine d’années. Des outils qui permettent de faire parler autrement les spécimens des collections, de voir ce que l’œil ne voit pas, de pénétrer dans les structures osseuses, d’observer les défauts de croissance liés au stress, à une déficience alimentaire. « Le Muséum, est doté du microtomographe le plus performant dans le monde des sciences naturelles, au sein de la plate-forme AST-RX (Accès Scientifique à la Tomographie à Rayons X). Ce matériel autorise une numérisation des fossiles avec une résolution inférieure au micron. À partir des données radiographiques obtenues, l’objet peut être reconstruit en 3 dimensions, virtuellement ». Outre l’intérêt scientifique, l’imagerie contribue tant à la préservation des fossiles en réduisant les manipulations qu’à leur valorisation et leur diffusion sous forme de banques d’images facilitant les échanges entre chercheurs. Plusieurs semaines sont nécessaires pour traiter les données et en faire une image virtuelle. La maîtrise des outils, le développement des logiciels contribue à rendre plus performantes ces nouvelles pistes d’exploration. « Si l’imagerie a donné une nouvelle dynamique à l’anthropologie, elle n’exclut pas les méthodes classiques de mesure et d’observation, et bien sûr de comparaison afin de pouvoir déterminer des caractères partagés, de mieux caractériser des groupes d’Hommes fossiles. Les cerveaux de nos lointains ancêtres n’ont pas livré tous leurs secrets ». Actuellement Antoine Balzeau travaille sur le crâne de l’Homme de Florès, homininé de petite taille découvert en 2003, un spécimen unique qui est à Java et dont il se réjouit d’avoir pu obtenir les données numériques.


Tatiana Fougal

Tatiana Fougal © MNHN - JC Domenech, par Jean-Christophe Domenech

Docteur en ethnologie, ingénieur au Muséum national d’Histoire naturelle, UMR 208 Patrimoines locaux, département Hommes, Natures, Sociétés
Chargée de conservation des collections d’ethnologie


Les objets du quotidien sont son univers, leur valeur de témoins de la relation de l’Homme à la nature, des modes de vie et des savoir-faire locaux importent autant que leur valeur esthétique. Experte en artisanat de la bijouterie maghrébine berbère, Tatiana Fougal l’est aussi en matière de vanneries des oasis sahariennes. Elle a parcouru les oasis du Sahara maghrébin, pendant plus de 20 ans, au rythme d’une mission par an, en rapportant 4 000 photos, plusieurs centaines de vanneries versées aux collections du Muséum. Au-delà des traditions locales, les transformations de cet artisanat, son inscription dans le contexte socio-économique actuel ainsi que l’intégration de matériaux modernes (plastique) passionnent cette ethnologue qui prépare un ouvrage synthétisant son travail au long cours et dont par ailleurs elle a publié des résultats sous la forme de nombreux articles (Benfoughal est son nom de plume).

Les conditions politiques ayant restreint les enquêtes de terrain dans la zone saharienne, Tatiana Fougal s’est concentrée sur son autre champ d’étude, en Europe de l’Est, renouant encore plus avec ses origines russo-ukrainiennes pour aller parcourir les villages d’Ukraine en quête de textiles rituels de lin et de chanvre ; des objets liés à la notion d’identité par leur broderies et leur utilisation lors des événements majeurs de la vie. Pour en trouver la trace, il faut accéder au domaine de l’intime : « Dans les villages d’Ukraine, je vais notamment à l’église pour y rencontrer les femmes âgées, potentielles détentrices de ces textiles. La rencontre est le premier temps du travail d’ethnologue, il faut mettre ses interlocuteurs en confiance. Un petit magnétophone et un appareil photo sont mes fidèles outils ».

Hormis la recherche, l’enseignement et la diffusion des connaissances qui occupent 60 %de son temps, Tatiana Fougal est en charge des collections d’ethnologie. Ce nouvel ensemble, constitué depuis 2008, réunit des objets illustrant les liens des sociétés avec leur environnement. Le travail de conservation consiste non seulement à inventorier, à évaluer l’intérêt des dons, à constituer les dossiers de patrimonalisation mais aussi à solliciter les collègues pour enrichir cette jeune collection dynamisée par le projet de rénovation du Musée de l’Homme. À ce titre Tatiana se réjouit plus particulièrement de voir figurer, dans une vitrine de la galerie permanente, des étuis de téléphones portables de différents pays, témoignant de la manière dont les hommes domestiquent, apprivoisent à leur culture, un objet standard, symbole la mondialisation.