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Peintures rupestres de la région de Tadrart Acacus en Libye datées entre 12 000 avant J.-C. à 100 après J.-C. © Tomer T/Wikipedia, CC BY
Peintures rupestres de la région de Tadrart Acacus en Libye datées entre 12 000 avant J.-C. à 100 après J.-C. © Tomer T/Wikipedia, CC BY

La chasse est-elle à l'origine de l'émergence du genre humain ?

Découverte

Les scientifiques ont longtemps pensé que la chasse était à l'origine du développement de notre cerveau. En réalité, les causes semblent être beaucoup plus variées.

Aujourd’hui, la pratique de la chasse est un débat sociétal majeur. En témoigne l’actualité des dernières semaines autour de la législation de la chasse et de sa pratique. Au-delà de l’activité dite « sportive », la chasse est bien un héritage de nos comportements alimentaires. Ainsi, nous voyons apparaître des régimes tels que le régime « Paléo », enrichis en viande, en partant du postulat que la chasse était au cœur du quotidien des populations préhistoriques et que le régime de nos « ancêtres » était le bon.

Mais d’où vient cette idée ? Que disent réellement les données scientifiques sur la consommation de viande de nos « ancêtres » lointains ? La chasse et la viande ont-elles joué un rôle important dans l’évolution humaine ?

La découverte d’australopithèque

En 1925, l’anatomiste australien Raymond A. Dart publia la description des premiers restes d’australopithèque jamais découvert. Il s’agit d’un petit crâne, presque complet, conservant également l’empreinte négative de l’endocrâne (partie interne du crâne) et provenant d’une grotte d’Afrique du Sud. Il dénomma l’espèce Australopithecus africanus, mais le crâne sera surnommé l’enfant de Taung.

Moulage en trois parties : endocrâne, face et mandibule, de l’enfant de Taung. Didier Descouens/Wikimedia, CC BY

Par cette découverte majeure, le scientifique permit d’apporter la première preuve tangible d’une origine africaine de la lignée humaine. Hypothèse qui fut pour la première fois formulée par Charles Darwin en 1871, dans son célèbre ouvrage « The Descent of Man ». À l’époque, la publication ne fit pas l’unanimité car nombre de chercheurs considéraient que l’origine de la lignée humaine se situait soit en Asie, par la découverte de Pithecanthropus en 1891, ou en Europe, avant que la fraude de l’Homme de Piltdown ne soit révélée.

Les chasseurs de têtes sanguinaires

Malgré les critiques, Dart continua ses recherches en Afrique du Sud et étudia les fossiles d’animaux des sites de Taung et de Makapansgat. Il estimait que ces restes avaient été accumulés par les Australopithèques eux-mêmes. En analysant les modifications visibles sur les ossements ainsi que la représentation squelettique, il définira la « culture ostéodontokératique », signifiant littéralement « os – dent – corne ».

Selon lui, les australopithèques étaient de puissants chasseurs, capables de produire des outils à l’aide des os, des dents mais aussi des cornes des animaux qu’ils abattaient. Ils étaient des « chasseurs de têtes sanguinaires », parfois cannibales. Cette hypothèse, dénommée la « théorie du singe tueur », permettait à Dart de confirmer une seconde idée de Darwin : le processus d’hominisation aurait débuté lorsque nos « ancêtres » adoptèrent une marche bipède, libérant ainsi les mains et permettant la production d’outils et d’armes pour chasser. C’est la « hunting hypothesis » (hypothèse de la chasse), qui considère la chasse comme un comportement majeur dans l’évolution de la taille du cerveau (encéphalisation) au sein de la lignée humaine.

Les chasseurs devenus chassés

Les recherches de Dart firent forte impression, notamment auprès de l’auteur à succès Robert Ardrey, qui publiera cinq best-sellers, « African Genesis », dans lesquels il développera l’idée que « l’Homme est un prédateur dont l’instinct naturel est de tuer avec une arme ». Cette vision de l’origine de l’humanité fut plus tard reprise par Arthur C. Clarke et Stanley Kubrick lors de la production de la séquence d’ouverture du film 2001 : l’Odyssée de l’espace.

Bien entendu, les travaux de Dart furent sérieusement remis en question. Notamment depuis 1981 et la publication de l’ouvrage « The Hunters or the Hunted ? An Introduction to African Cave Taphonomy » par le taphonomiste sud-africain C. K. Brain. À travers cet ouvrage de référence, Brain démontra que les hominines anciens (catégorie regroupant l’ensemble des espèces appartenant à la lignée humaine depuis sa séparation avec celle des grands singes, il y a environ 7 millions d’années) étaient plus des proies que des chasseurs. Ils étaient, selon lui, régulièrement les proies de grands carnivores, et particulièrement des grands félins comme le léopard ou les tigres à dents de sabre. Ainsi il réfuta la théorie du singe tueur et la « Hunting Hypothesis ».

Cerveau, intestin et locomotion

Dans ce contexte de forte compétition entre les hominines et les carnivores démontrée par Brain, le rôle de la chasse au sein de l’évolution humaine a été fortement nuancé. Toutefois, en 1995, les paléoanthropologues Leslie C. Aiello et Peter Wheeler émettent l’hypothèse selon laquelle les besoins métaboliques d’un cerveau de grande taille sont compensés par une réduction proportionnelle de l’appareil digestif.

Cette réduction de la taille de l’intestin n’est envisageable, selon eux, seulement s’il y a un changement dans le régime alimentaire, incorporant des aliments à forte qualité nutritionnelle, comme la viande. En 2011, cette hypothèse fut remise en question par Ana Navarrete et ses collègues, qui proposèrent que l’encéphalisation a été rendu possible par une combinaison de stabilisation des apports énergétiques et d’une redirection de l’énergie de la locomotion, de la croissance et de la reproduction. En effet, les données prouvent que le coût en énergie de la posture bipède est beaucoup moindre que la brachiation (« arboricolie ») ou la quadrupédie observées chez les autres espèces de primates non-humains.

Enfin, il semble que les êtres humains ont évolué dans l’approvisionnement alloparental de la progéniture (prise en charge des petits par l’ensemble du groupe), en particulier pour le bénéfice des femelles reproductrices. Ces auteurs proposent que des soins allomaternaux extensifs permettent d’augmenter la taille du cerveau, et donc aussi les capacités cognitives, par rapport à leurs parents reproducteurs. Ce qui aurait permis de multiplier par trois environ la taille du cerveau par rapport à leur groupe frère, le genre Pan (chimpanzés) !

L’encéphalisation est donc un processus multifactoriel. Parmi ces facteurs se trouvent l’utilisation d’outils, du feu, l’amélioration des techniques d’approvisionnement en nourriture, le changement de régime alimentaire, la locomotion bipède…

Graphique synthétique indiquant les différentes voies complémentaires conduisant à une augmentation relative de la taille du cerveau. Modifié à partir de Navarrette et coll. 2011/Nature

Jusqu’à maintenant, nous avons largement et volontairement recentré notre propos sur l’encéphalisation. Toutefois, il est nécessaire de rappeler que l’augmentation relative de la taille du cerveau n’est pas l’unique caractère anatomique utilisé en paléoanthropologie afin de définir l’espèce humaine. Nous pouvons en effet citer la réduction globale de la taille de la denture ou encore la perte du pouce opposable du pied. Ainsi, même si la chasse et l’augmentation de la consommation de la viande peut être un des nombreux facteurs ayant favorisé l’encéphalisation, ce dernier processus n’est pas le seul caractère de l’« humanisation ».

Il est donc aujourd’hui difficile d’affirmer que la chasse et la viande sont les seuls facteurs de l’émergence du genre humain et du processus d’encéphalisation. Bien qu’il semble qu’elles aient joué un rôle à un moment donné de notre histoire évolutive. Le débat reste encore ouvert parmi la communauté scientifique, notamment sur le rôle de la chasse comparée à celui du charronnage… Affaire à suivre.

 

 


 

 

Raphaël Hanon, post-doctorant en archéozoologie et taphonomie, Université du Witwatersrand, Johannesburg, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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