Conférence

Mercredi 19 janvier 2022

Une rencontre avec Guillaume Lecointre, zoologiste au Muséum national d’Histoire naturelle et Marie Lacomme, doctorante en histoire et philosophie des sciences.

Opening times

De 19 h à 20 h 30

Target public

Adulte

Getting here

Auditorium Jean Rouch

Musée de l'Homme

Prices

Entrée gratuite

Dans la limite des places disponibles

Un format novateur et une expérience inédite : participez à une rencontre interactive avec des chercheurs, initiez-vous à la démarche scientifique et prenez la parole au Musée de l’Homme ! Quelles catégorisations efficaces en sciences ? Nous verrons quelle géométrie de catégorisation est la plus riche en information. En outre, nous examinerons le rôle que doit tenir l'histoire naturelle dans la culture scientifique. Nous en tirerons les conséquences sur la logique avec laquelle la plupart des humains conçoivent, en Occident, leur relation à « l'animal ».

Guillaume Lecointre est enseignant-chercheur (UMR 7205), zoologiste, systématicien, professeur du Muséum national d’Histoire naturelle où il occupe les fonctions de conseiller scientifique du président. En 2019, il avait publié 135 publications professionnelles (indice h 46) et 23 livres. Ses recherches portent sur la phylogénie et la systématique des poissons téléostéens, tant à partir de données moléculaires qu’anatomiques. Son terrain de zoologiste est le plateau continental antarctique. Ses activités relatives à l’amélioration de l’enseignement des sciences et de diffusion des connaissances sont très significatives ; il a notamment tenu durant dix ans la rubrique scientifique hebdomadaire de Charlie Hebdo. Il est double Lauréat de la Société Zoologique de France (1996, 2006), Prix national 2009 du Comité Laïcité République, Prix 2012 de l’Union Rationaliste, et fait chevalier de la légion d’honneur en 2016.

Marie Lacomme est doctorante en histoire et philosophie des sciences au laboratoire Sphère (Université de Paris). Diplômée d'un master de philosophie à l'Université Panthéon-Sorbonne, elle a également étudié la biologie de l'évolution et la primatologie. Elle a débuté une thèse en 2018 sur la notion de frontière Homme/animal. Ses recherches portent sur la place accordée à l'être humain par rapport aux autres espèces animales, et notamment aux autres espèces de primates, à la fois en sciences naturelles et en sciences humaines et sociales. Dans cette optique, elle s'intéresse également à l'histoire de la primatologie.

Mercredi 19 janvier 2022 à 19 h - Auditorium Jean Rouch.
Entrée gratuite dans la limite des places disponibles. Réservation conseillée. 

Avec le soutien de la Société des Amis du Musée de l'Homme.

Les chercheurs répondent à vos questions

Peut-on se demander si à l’inverse les animaux n’interprètent pas non plus nos comportements et faciès ? Et peuvent faire eux aussi de l’anthropomorphisme ?

Guillaume Lecointre : D'expérience pour ceux qui ont eu un chat ou un chien, ces animaux domestiques ont appris à détecter notre humeur au faciès. Même si nos expressions ne sont pas rigoureusement les mêmes, ils apprennent à interpréter les nôtres.

Marie Lacomme : Comme nous l'avons évoqué au cours de la conférence, certaines espèces sont en effet capables d'attribuer à autrui des intentions et de les comprendre, on parle de théorie de l'esprit. Si nous formulons l'hypothèse qu'elles le font en observant les expressions faciales et en fonction des expressions propres à leur espèce (ce qui pour l'instant n'a pas encore été prouvé), on pourrait en effet parler de zoomorphisme, ou plutôt de "canimorphisme" chez les chiens, d'"equimorphisme" chez les chevaux, et ainsi de suite.

Que peut-on dire au sujet de la capacité de l’homme au transcendantal ? Existe-t-il des cas de religiosité dans d’autres espèces par exemple ?

Guillaume Lecointre : Pas que l'on sache. Sans doute cette projection psychologique qu'est la religiosité est une caractéristique de notre espèce et des espèces humaines qui nous sont antérieures et dont nous avons la trace des sépultures, mais ceci est spéculatif.

Marie Lacomme : Dans l'état actuel de nos connaissances, il n'y a pas de religiosité chez d'autres espèces animales. Il s'agit bien d'une particularité de l'homme.

L'être humain est une espèce à part : singulière, atypique, distincte. Et, vu qu'il est question d'espèces, spécifique.

Depuis l'apparition de la vie sur Terre, aucune autre espèce n'a atteint une telle hégémonie, globale, sur son environnement, au point de l'adapter artificiellement à ses besoins (anthropisation), plutôt que son adaptation soit la conséquence de la cruelle sélection naturelle. Au point aussi, d'en arriver à modifier le climat de la planète. Et tout cela, en trois millions d'années environ (en incluant tous les hominidés), un record.

Remarque de Guillaume Lecointre : quelques espèces de cyanobactéries ne sont pas mal non plus : elles ont bouleversé la teneur atmosphérique en dioxygène lors du "grand événement oxydatif" ; cette molécule ayant été pour elles un poison, on peut dire qu'elles ont empoisonné durablement l'atmosphère !

Une des nombreuses particularités, les croyances : spirituelles, politiques, économiques. On n'a jamais constaté chez une autre espèce des guerres de religion, ni de guerre d'idéologie. En ce qui concerne les croyances économiques, la compétition des ressources existe aussi bien dans la nature que chez les humains : toute espèce exploite les ressources de son milieu, dans la limite de ses besoins, sans théorie économique (je laisse de côté la " régulation du marché ", gros chantier délicat ! Elle existe aussi dans la nature). 

Remarque de Guillaume Lecointre : Les guerres existent chez d'autres espèces, décrites chez les chimpanzés et les gorilles : il s'agit de conflit de groupe au cours duquel les deux belligérants comprennent l'enjeu du conflit et sont motivés à le mener.

L'être humain, lui, n'a pas de limite : il exploite TOUTES les ressources de son milieu, minérales, végétales, animales, au risque de les épuiser définitivement. Il domestique de nombreuses autres espèces, même des insectes comme les abeilles ou les vers à soie. Et, depuis presque 10 000 ans, des micro-organismes (ferments, bactéries, ...) qui vont lui permettre de pré-digérer et/ou de conserver une part significative de son alimentation (vin, bière, yaourt, fromage, maturation dirigée, choucroute, levain de farine de céréales, etc...).

Une autre particularité est la transmission active et systématique des savoirs accumulés par toutes les générations précédentes à la génération suivante. Les rares cas observés dans d'autres espèces, généralement proches de la nôtre (primates) se font par observation, passive, de l'apprenant. Et ne se transmettent pas à un autre groupe de la même espèce.

Il y aurait bien d'autres domaines à aborder : les sciences, les arts, le besoin de se parer, de se distinguer, ... ET de raconter des histoires au coin du feu, puis, dans des légendes, des romans, des films. Ça commence déjà à faire beaucoup là ?! J'ai même oublié le langage articulé ! L'adaptation artificielle à tous les milieux, y compris le vide spatial… Bref, oui, une espèce à part. Pour laquelle les comportements acquis, appris, ont largement supplanté les comportements innés, instinctifs, qui caractérisent toutes les autres espèces ayant existé jusqu'à présent. Ce qui ne signifie pas que nos comportements soient rationnels, loin de là !

Ce qui m'amène à poser la question métaphysique : l'être humain est-il le but de l'évolution, ou une erreur, un bug ?

L'avenir nous le dira.

Guillaume Lecointre : En biologie, chaque espèce est unique, par définition. Dans le sens où, si l'on a regroupé un ensemble d'individus sous un même nom d'espèce, c'est qu'il existe au moins un trait qui leur est commun et distinctif, exclusif. On trouvera donc toujours des traits qui sont propres à l'humain, comme on trouvera toujours des traits qui sont exclusifs aux escargots Helix aspersa. On peut même pousser le bouchon plus loin : en Biologie, chaque individu est unique. On peut toujours trouver, si on s'en donne les moyens, un trait ou une combinaison de traits unique à chacun. On finit tout seul. Ce qui est plus intéressant à penser, c'est au contraire le partage. Pour connaître la place de l'humain au sein du monde biologique, aussi bien en termes de ce qu'il y fait qu'en termes d'où il vient, il faut s'intéresser à ce que l'humain partage avec d'autres espèces, et non à ce qui le distingue. L'obsession de la distinction résulte d'une angoisse métaphysique, penser le partage consiste à se connaître, se positionner et s'engager en responsabilité.

Marie Lacomme : Si l'histoire des sciences du vivant a été marquée par diverses formes de téléologie, les biologistes actuels sont peu enclins à parler de "but de l'évolution". L'évolution du vivant est plutôt pensée comme un processus causal. Quant à toutes les capacités étonnantes de notre espèce, on peut garder en tête qu'elles sont notamment permises par le développement de notre cerveau, un développement qui découle des mêmes procédés évolutifs que ceux qui ont abouti aux traits des autres espèces animales : sélection naturelle et variation génétique.

Que répondez-vous à Alain Prochiantz du Collège de France sur le propre de l'homme qui est le développement de son cerveau totalement anormal et aussi la néoténie humaine associée à l'apprentissage des rapports sociaux ?

Guillaume Lecointre : Cette caractéristique, valide, est l'une des caractéristiques de l'humain actuel, et sans doute aussi celle d'autres espèces humaines ayant existé depuis deux millions d'années.

Marie Lacomme : Le cerveau humain est en effet étonnant par bien des aspects. Cependant, comme les organes des autres espèces, il est le fruit de nombreux siècles de processus évolutifs, je ne dirais donc pas que son développement est anormal, car il faudrait pour cela qu'il y ait des normes dans l'évolution. Sans remettre en cause le caractère particulier du cerveau humain (certaines de ses caractéristiques ne se retrouvent que chez notre espèce), je ne considère pas que cela soit suffisant pour parler de singularité (au sens où son caractère unique exclurait l'humain de toute comparaison avec d'autres espèces). La notion de "propre de l'homme" étant traditionnellement associée à une idée de singularité plus que de particularité, je préfère ne pas l'utiliser.

Peut-on retrouver l'origine de la vie en classant les espèces ?

Guillaume Lecointre : Non. Il faut définir ce qu'on appelle "la vie". Si la vie commence avec toute entité (quelle que soit sa forme) qui subit des variations spontanées, qui les transmet à des alter ego, et ceci sous contraintes, alors le vivant commence avec le phénomène qui en résulte, celui de sélection naturelle. Et l'approche de l'origine de la vie ne se fait pas vraiment, dès lors, avec les outils de la classification. Précisons au demeurant que cette définition du vivant, si elle donne cohérence à la Biologie, est néanmoins discutée parmi les biologistes.

L'énorme quantité de différentes croyances spirituelles, politiques et économiques sont-elles suffisantes à faire de l'espèce une humaine une espèce à part dans l'évolution ?

Guillaume Lecointre : Tout dépend ce qu'on entend par "à part". Si on traite la question en termes de faits, toute espèce est "à part", parce qu'elle est le résultat d'une histoire généalogique propre. L'humain est "à part" tout comme l'est l'escargot de Bourgogne. Si on traite la question en termes de valeur, conférant à l'humain une valeur supérieure ou inférieure, ce discours n'intéresse pas les scientifiques en tant que collectif professionnel, qui ne sont pas habilités à prescrire des valeurs.

Marie Lacomme : Tout dépend de la définition que l'on donne à "à part". L'espèce humaine, nous l'avons dit, possède beaucoup de caractéristiques (dont celles que vous citez) qui la rendent PARTICULIÈRE (ce sont des caractéristiques que l'humain ne partage visiblement pas avec d'autres espèces). Cela ne fait pas pour autant d'Homo Sapiens une espèce SINGULIÈRE (au sens où son caractère unique l'exclurait de toute comparaison avec d'autres espèces). D'autres espèces animales ou végétales possèdent d'ailleurs comme l'humain des caractéristiques propres à leur espèce, elles sont tout autant particulières. Enfin, on peut se rappeler que les capacités cognitives humaines (dont découlent les croyances) sont le fruit de l'évolution et se sont en partie développées pour faire face à des pressions environnementales et évolutives.

Partenaires

http://www.samh.info/

Around this event