Conférence

Lundi 4 octobre 2021

Une rencontre avec Evelyne Heyer, anthropologue généticienne au Muséum, et Paul Verdu, anthropologue généticien au CNRS et au Muséum. Cet événement fera l'objet d'une retransmission en direct sur la chaine YouTube du Musée de l'Homme.

Horaires

19 h

Pour une durée de 2 h

Publics

Adulte

Accès

Musée de l'Homme

17 Place du Trocadéro
75016 Paris

Niveau 1

Tarifs

Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles. 

Réservation en ligne uniquement

 

Un format novateur et une expérience inédite : participez à une rencontre interactive avec des chercheurs, initiez-vous à la démarche scientifique et prenez la parole au Musée de l’Homme ! Ce nouveau rendez-vous est introduit par une Criée publique dans les espaces du Musée de l’Homme, en lien avec la thématique de la rencontre, proposée par l’artiste Ségolène Thuillart, « crieuse publique ». 

Pour cette première date, le musée vous propose d'explorer la thématique des études ADN récréatives. Trouver les origines géographiques de ses ancêtres et se découvrir des cousins proches ou éloignés, telles sont les promesses des tests génétiques dits « récréatifs ». Comment les généticiens explorent-ils votre ADN et que racontent-ils vraiment sur votre histoire et celle de votre famille ?

Pour cette 1re rencontre, venez échanger avec Evelyne Heyer, anthropologue généticienne au Muséum, et Paul Verdu, anthropologue généticien au CNRS et au Muséum

Evelyne Heyer est professeur d’Anthropologie génétique au Muséum national d’Histoire Naturelle où elle mène des recherches sur l’évolution génétique et la diversité de notre espèce. Pour cela elle mène des travaux de terrain en Asie Centrale et Afrique Centrale et elle a publié plus de 100 articles scientifiques. Son laboratoire est situé au Musée de l’Homme où elle dirige une unité de recherche en Eco-Anthropologie.  Elle s’implique fortement dans le projet de rénovation du Musée de l’Homme dont elle est le commissaire scientifique général. Le Musée de l’Homme rénové a ouvert ses portes en octobre 2015. Elle est commissaire scientifique de la première grande exposition temporaire du nouveau Musée de l’Homme : « Nous et les Autres - des préjugés au racisme ».

En 2010 elle est nommée « Chevalier de l’Ordre National du Mérite » et en 2017 « Chevalier de la Légion d’Honneur ». Elle est Lauréate du prix Diderot-Curien 2017 récompensant une personnalité pour son investissement dans le champ des cultures scientifique, technique et industrielle. Elle a dirigé l’ouvrage collectif « Une belle Histoire de l’Homme » Chez Flammarion (2015), publié avec C Reynaud-Paligot les livres « Nous et les Autres – des préjugés au racisme »  (2017) et « On vient vraiment tous d’Afrique » (2019). Elle vient de publier « L’Odyssée des gènes », Flammarion 2020.

Après un diplôme d'ingénieur agronome de l'INA-PG (AgroParisTech), Paul Verdu a obtenu une thèse de doctorat en Antrhopologie Biologique et Génétique des Populations de l'Université Pierre et Marie Curie et du Muséum National d'Histoire Naturelle en 2009, sur l'histoire du peuplement « Pygmées » et « non-Pygmées » voisins en Afrique Centrale.

Après trois années de Post-Doctorat en génétique des populations théorique au laboratoire de Noah Rosenberg à l'Université du Michigan et l'Université de Stanford sur l'histoire des métissages, il est recruté comme Chargé de Recherche au CNRS et affecté à l'UMR7206 Eco-anthropologie au Musée de l'Homme à Paris, où il exerce toujours aujourd'hui. Depuis 2015 Paul Verdu est co-coordinateur du plateau Paléogénomique et Génétique Moléculaire (P2GM) du MNHN sur le site du Musée de l'Homme. Ces activités de recherche fondamentale en Anthropologie Génétique s'attachent à comprendre les mécanismes démographiques, historiques, sociologiques et culturels ayant donné naissance à la diversité génétique humaine observée aujourd'hui à travers le monde. Pour ce faire, il développe de nouveaux modèles théoriques et les outils statistiques et informatiques qui les accompagnent, et explore les nouvelles données génétiques, linguistiques et anthropologiques qu'il collecte sur le terrain. Ses travaux portent principalement sur l'histoire du peuplement et des métissages en Afrique Centrale et au Cap Vert.

Avec le soutien de la Société des Amis du Musée de l'Homme.

Les chercheurs répondent à vos questions

Les différentes compagnies proposant les tests récréatifs utilisent-elles la même base de données géante ou chacune a t-elle la sienne ?

Elles ont chacune la leur, c'est la base de leur argument de vente concurrentielle : elles vantent les mérites de leur base à grands coups de nombres de séquences inclues.
En revanche, certaines parties des bases peuvent être identiques entre les compagnies : elles se revendent des données entre elles et agglutinent toutes certaines bases de données ouvertes issues de la recherche fondamentale comme le 1000 Genomes Project (mais pas l'immense majorité des bases de données de recherche publique qui ne peuvent pas légalement être incorporées par ces entreprises, par respect de la protection et de la non-commercialisation des données génétiques et de la vie privée des donneurs).

Est-ce que c'est interdit en France ? 

Oui, l'utilisateur encourt une amende de plus de 3700 euros, encore jamais infligée à ma connaissance. 

Récemment, j'ai lu que la France pourrait lever cette interdiction. Savez-vous si c'est vrai ? Dans l'affirmative, peut-on espérer y avoir accès ? Y a-t-il une société précise où s'adresser ?

Non, c'est tout le contraire, la révision récente de la loi sur la bioéthique entérine de nouveau l'interdiction, confirmée à l'assemblée et au sénat.
Pour le reste de votre question, je ne peux pas vous orienter dans ce choix illégal. Vous trouverez sûrement aisément ces informations par vous-même si vous le désirez vraiment. Cela restera malgré tout illégal.

Est-ce toujours efficace durant la mondialisation avec l'accélération des déplacements de population ? 

Oui, bien sûr. L'ADN est identifiant : il est unique chez vous et vous en partagez des bouts avec votre parentèle, d'où que vous veniez et où que vous migriez.
Les métissages augmentent la diversité génétique des populations (contrairement aux préjugés habituels) : mélangez des séquences différentes et vous obtiendrez invariablement un plus grand nombre de séquences différentes.

Est-ce que je possède des gènes hérités de Néandertal ? 

Pas forcément, même si certaines personnes dans la population portent des bouts d'ADN de Néandertal, c'est votre histoire génétique individuelle et la loterie de la reproduction à chaque génération qui expliquera si oui ou non vous en portez. Impossible de savoir sans regarder !

Comment se fait-il que nous n'ayons, supposément, aucun gène de Cro Magnon ? 

Pas si évident : nous n'avons toujours pas réussi à séquencer l'ADN de Cro Magnon lui-même, nous sommes donc incapables de confirmer ou d'infirmer ce que vous proposez. En revanche, si Cro Magnon n'a pas fait d'enfant, là, c'est sûr que personne ne possède de son ADN à lui. Ensuite, même s'il a fait des enfants, il n'est pas sûr que nous portions de l'ADN de Cro Magnon lui-même, ces bouts peuvent être perdus par la loterie de la génétique à chaque reproduction/génération. En revanche, Cro Magnon étant juste un représentant d'Homo sapiens découvert en France, il porte une grande majorité de son ADN en commun avec tous les autres Homo sapiens (y compris en Afrique ou en Asie), ADN qui vous sera sûrement commun à vous aussi, en tant qu'Homo sapiens. Pour mémoire, entre un Papou et un Breton, il n'y a, en moyenne, que 0,1% de différences de la séquence d'ADN. Tout le reste est rigoureusement identique. Il en sera sûrement probablement à peu près pareil (en ordre de grandeur) de Cro Magnon.

Tous nos "cousins" se caractérisent, entre autres choses, par une absence de menton. Seul Sapiens en possède un. En quoi l'apparition de ce menton est-il important ? Est-il une composante importante dans le langage articulé, par exemple ?

En tant que généticien, je peux vous dire que le déterminisme génétique de l'apparition ou de la disparition du menton n'est pas connu et très probablement très complexe impliquant de nombreux gènes interagissant. Pour le reste, je ne suis pas compétent pour vous répondre, il faudrait voir un anthropologue. Ceci dit, le langage étant une production du cerveau et de l'appareil phonatoire, et pas du menton qui ne "sert à rien" pour parler, je doute qu'il soit impliqué dans le langage articulé. Il existe des paléoanthropologues qui ont cherché à savoir comment Néandertal parlait (Jean-Louis Heim et collaborateurs), par exemple.

Du coup, ces tests permettent-ils de remonter plus loin et de savoir par exemple si un individu possède une partie de neandertal je pense à celle qui pourrait fragiliser / au coronavirus ?

Non, pas encore à ma connaissance : ce résultat (la fragilité supposée aux formes graves de coronavirus dans une région génomique souvent plus héritée de Néandertal que le reste du génome) repose sur un seul article scientifique publié à ce jour et attend donc toujours plus de confirmations ou d'infirmations par d'autres laboratoires (c'est le principe de la reproduction des résultats qui permet aux scientifiques d'arriver à un consensus). Mais d'autres mutations héritées de Néandertal dont la fonction biologique est mieux connue sont déjà rapportées dans ces tests. Pour celle du coronavirus, si elle est confirmée par les chercheurs, il ne faudra pas attendre longtemps pour qu'elle apparaisse dans les résultats commerciaux.

Dans tous les cas, attention avec ces résultats de "mutations associées à tel ou tel trait" : certaines mutations ont des effets simples sur la physiologie ou la santé et sont bien connues. Mais l'immense majorité des mutations portées par l'ADN ont en fait des fonctions complexes et en interaction avec de nombreuses autres mutations. Ainsi, dire "j'ai la mutation X sur le gène Y et donc j'ai tel ou tel risque de maladie complexe" est souvent très hautement spéculatif, et rarement aussi clair du point de vue de la recherche en génétique. Ces tests commerciaux mélangent donc des résultats relativement bien connus, avec des résultats beaucoup plus spéculatifs et encore mal connus du point de vue de la recherche. Cela peut induire en erreur le client, avec des conséquences parfois graves (vous prédire à tort des risques d'Alzheimer, de cancers ou de diabète), et cette partie-là du marché des tests commerciaux est très fortement surveillée et fait encore parfois l'objet de procès aux USA.

Quel est l’ADN témoin utilisé pour comparer et définir les origines ?

Il n'y a pas d' "ADN témoin" et ces tests ne "définissent pas les origines" des clients. L'ADN du client est comparé à celui d'une base de donnée composée essentiellement de l'ADN d'autres individus vivant aujourd'hui, et pour la plupart eux aussi clients de la même entreprise. L'ADN du client est comparé à celui des autres (on compte le pourcentage de différences). On classifie ensuite tous les ADN de la base en fonction du pourcentage de différence. En fonction de l'information géographique associée à chaque ADN de la base, on vous dit alors que tel pourcentage de votre génome ressemble beaucoup à celui d'individus vivant aujourd'hui à tel endroit dans le monde. Une explication génétique possible est que vous partagez des ancêtres communs avec ces individus de la base, mais le test ne vous dit pas quand : est-ce que ce sont de lointains ancêtres (qui pouvaient vivre n'importe où) ou des ancêtres très proches, ce n'est pas testé et pour cause, les calculs sont très compliqués !

Enfin, la manière dont les informations géographiques sont associées aux ADN de la base n'est pas claire : cela peut être les lieux de naissance, mais aussi les lieux de vie, ou même les boites postales des envois d'échantillons. Qu'est-ce que l'origine en fait ?

Pourquoi un tel engouement pour une quête d'origine / une quête d'identité ?

C'est finalement une question individuelle et intime. Pourquoi certaines personnes ont une telle quête et d'autres pas ? Il faut leur demander. Là où des groupes de personnes peuvent se retrouver et s'associer dans leur quête commune, elles le font sur la base de leur propre questionnement individuel.

Peut-on évaluer l’épigénome ?

Oui, certains aspects de l'épigénome en tous cas comme la méthylation de l'ADN ou l'état de compaction (enroulement) de l'ADN. Mais ces aspects ne sont pas encore suffisamment faciles technologiquement pour être proposés par ces entreprises commerciales en routine auprès des clients. Et la compréhension de ce que l'épigénome fait ou comment il fonctionne en est encore largement à ses débuts.

Qu'est-ce que ça veut dire être génétiquement "français" ?

Rien. La nationalité n'est pas écrite dans l'ADN, tout comme la langue ou la religion ne sont pas écrits. Ce que l'ADN peut éventuellement indiquer, c'est que l'ADN d'un individu A est proche de l'ADN de nombreux autres individus qui ont une carte d'identité française, par exemple. Mais ce n'est pas la carte d'identité française qui prédira que vous aurez tel ou tel ADN.

« moi j'ai fais mon test chez Igénéa et FTDNA et Danté LABS mais ils ont le même résultat »

Tout dépend de quel résultat vous voulez parler. Si ces entreprises vous ont fourni, par exemple, ce qu'ils appellent un haplogroupe du chromosome Y ou de l'ADN mitochondrial, alors oui, les résultats devraient être les mêmes. En effet, ces haplogroupes sont en fait une suite de lettres de l'ADN du chromosome Y (ou mitochondrial dans ce cas) à des endroits bien spécifiques de la molécule. Par exemple schématique si vous portez un A à telle position du chromosome Y, et un G à telle autre position, suivi d'un A à telle position, etc. pour plus d'une vingtaine de positions, alors on pourra dire que votre chromosome Y est de l'haplogroupe Lambda ou Alpha (le nom est souvent un code avec des lettres et des chiffres). Dans ce cas, donc, le résultat du test est en fait une séquence donnée de votre ADN, et ce sera donc la même que ce soit une entreprise ou une autre (s'ils travaillent proprement). Ce qui va changer seront les prédictions sur les "origines" de cet haplogroupe, qui sont fonction de différents calculs et des informations de la base utilisée. Si deux entreprises utilisent le même calcul et la même base, alors tous les résultats seront identiques. C'est rare, alors que la séquence d'ADN elle-même reste la même d'une entreprise à l'autre.

Quelle est la population (race) qui n'a pas subi de métissage majeur ? (Japonais ?)

Population n'est pas un synonyme de race. En génétique humaine, le concept de race est inefficace, et délaissé pour cela par les scientifiques de cette discipline: il ne permet pas d'expliquer la diversité génétique. Qu'est-ce qu'un "métissage majeur" ? On ne peut pas individuellement être plus qu'à moitié métis, par définition du métissage. Les Japonais aussi sont issus de métissages, on trouve même des bouts de génomes Dénisoviens dans l'ADN des Japonais aujourd'hui, donc fruit de métissages très anciens.

Le métissage génétique est un processus fondamental de l'évolution de toutes les espèces, y compris l'espèce humaine. Il s'agit donc de processus qui ont toujours existé et qui ont donné naissance à la diversité qu'on trouve aujourd'hui. Même des populations très isolées aujourd'hui et depuis plusieurs générations (ce qui est très très rare), ont connu, avant leur isolement reproducteur, des métissages.

Les africains n’ont pas d’ancêtres néandertaliens ?

En fait si, on trouve des ancêtres génétiques néandertaliens à certaines populations africaines. Il est possible qu'il s'agisse non pas de métissages directs avec Néandertal (qui vivait en Europe et pas en Afrique a priori), mais de métissages avec des Européens eux-mêmes issus de métissages avec Néandertal dans un lointain passé. En revanche on trouve dans les génomes Africains aujourd'hui des régions qui pourraient être le fruit de métissages avec d'autres espèces d'hominidés anciennes (mais pas Néandertal qui est en Europe). Cela reste encore une question débattue par les scientifiques.

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