Bébé dormant dans les bras de sa mère
Entretien

Faut-il s’inquiéter d’une baisse de la natalité ?

En 2023, en France, le taux de natalité a diminué de 6,6 % et la fécondité n’a jamais été aussi basse depuis la Seconde Guerre mondiale. Comment l’expliquer ? Entretien avec Gilles Pison, démographe.

En 2023, le nombre de naissance a baissé de 6,6 % par rapport à l’année 2022. C’est près de 20 % de moins qu’en 2010, année du dernier pic des naissances, et avec 1,68 enfant par femme, l’indicateur conjoncturel de fécondité n’a jamais été aussi bas depuis la Seconde Guerre mondiale, hormis en 1993 et 1994.

Qu’est-ce qui explique la baisse de la natalité en France ? Faut-il s’en inquiéter ?

Le nombre de naissances est connu grâce à l’état civil. L’Insee effectue un décompte des bulletins de naissance. On connait le total avec une bonne précision en France, comme dans tous les pays où les naissances sont toutes déclarées.

Deux facteurs déterminent l’évolution de la natalité : le nombre de femmes en âge d’avoir des enfants, et leur propension à en avoir, qui se mesure par l’indicateur conjoncturel de fécondité1. En 2023, cet indicateur s’élève à 1,68 enfant par femme. Il est en légère baisse depuis 2010, la diminution ayant été plus forte en 2023 que les années précédentes.

Depuis la fin du baby-boom, le nombre de naissance fluctue d’une année à l’autre avec des périodes où il a tendance à diminuer, comme dans les années 1980 et le début des années 1990 et aussi depuis 2010, et d’autres où il a tendance à augmenter, comme dans la deuxième moitié des années 1990 et dans les années 2000. On ne sait pas si la baisse récente s’inscrit dans cette succession de périodes de baisse et de hausse - cette baisse cessant alors dans quelques années pour faire place à une hausse - ou bien si elle est le signe d’une nouvelle situation démographique où les femmes en France auraient dorénavant moins d’enfants que celles des générations précédentes.

Les femmes nées en 1973, qui ont atteint 50 ans l’an passé, ont eu au total 2 enfants en moyenne chacune. Celles qui sont nées en 1983, qui ont fêté leur 40e anniversaire l’an passé, en ont déjà eu en moyenne 1,99. Elles en auront encore quelques autres dans les années qui viennent : leur nombre moyen d’enfants sera au total légèrement supérieur à 2. Celles qui sont nées en 1993, ont déjà eu 0,9 enfant chacune mais il est difficile de savoir combien elles en auront d’ici leurs 50 ans.

Jusqu’ici en France, depuis la fin du baby-boom il y a 50 ans, les femmes ont eu autant d’enfants que celles de la génération de leur mère, mais elles les ont eus plus tard. Il y a, en effet, un retard des maternités : les femmes qui accouchaient il y a 50 ans avaient 26,5 ans en moyenne, aujourd’hui, celles qui accouchent en ont 31. Pour ce qui est de l’âge à l’accouchement du premier enfant, il est passé de 24 ans à 29 ans.

Ce retard des maternités déprime l’indice conjoncturel de fécondité : les femmes qui sont plus âgées ne font plus d’enfants parce qu’elles en ont déjà eu et celles qui sont plus jeunes attendent d’avoir les leurs.

La baisse de la fécondité des dernières années est une tendance générale en Europe. Les seules exceptions sont l’Espagne et l’Italie, mais la fécondité y est déjà la plus basse d’Europe (1,2 enfant en moyenne par femme). Mais même avec la diminution récente, la France reste le pays le plus fécond d’Europe.

La question de l’avenir de notre planète entre aussi en jeu. En 2022, la population mondiale a passé le seuil des 8 milliards d’habitants. Cet argument peut-il avoir un impact sur le nombre de naissance ?

Les enquêtes montrent que la majorité des jeunes adultes souhaitent avoir des enfants. Mais il est vrai que certains disent ne pas vouloir donner naissance à un enfant pour lui éviter de vivre dans un monde dégradé. D’autres, se disent qu’au vu du changement climatique et de la « surpopulation », le mieux à faire c’est de ne pas mettre au monde un enfant. Ces personnes présentent leur geste comme une contribution pour la planète.

Je réponds qu’avoir des enfants, ça coûte, c’est fatiguant, c’est des contraintes. Si vous n’en voulez pas, n’en ayez pas, mais si vous en voulez, ayez-en, et le nombre que vous souhaitez. Mais éduquez-les de façon à ce qu’ils aient un mode de vie responsable, et vous-même, mettez-vous-y sans délai. Le problème n’est pas tant le nombre d’habitants que nous sommes sur Terre que nos modes de vie.

Les projections de population mondiale publiées par les Nations Unies annoncent une poursuite de la croissance démographique mondiale, mais à un rythme qui continue de décélérer. Le scénario moyen prévoit un arrêt de la croissance dans la décennie 2080 autour de 10 milliards d’habitants.

Certains voudraient que la croissance démographique s’arrête tout de suite, voire qu’on soit moins nombreux sans délai. Mais comment y arriver ? Par une hausse de la mortalité ? Personne ne le souhaite. Par l’envoi d’une partie de l’humanité sur Mars ? Irréaliste ! Par la baisse rapide de la fécondité ? C’est déjà ce qui se passe : on compte actuellement 2,3 enfants par femme à l’échelle mondiale contre plus du double il y a 60 ans. Deux tiers des humains vivent dans un pays ou une région où l’indice conjoncturel de fécondité est inférieur à 2,1 enfants par femme. Mais il n’en résulte pas pour autant un arrêt de la croissance tout de suite en raison de l’inertie démographique.

En effet, la population mondiale est jeune démographiquement. Elle compte une proportion importante de jeunes adultes en âge d’avoir des enfants – même si chacun d’eux en a peu, cela fait beaucoup de naissances ; par ailleurs, il y a peu de personnes âgées à l’échelle mondiale, donc peu de décès, la mortalité se concentrant partout de plus en plus aux âges élevés. On se retrouve donc actuellement avec 2 fois plus de naissances que de décès à l’échelle mondiale. C’est ce qui explique le reliquat de croissance démographique à attendre dans les 50 prochaines années, autour de 2 milliards d’habitants en plus par rapport aux 8 milliards d’aujourd’hui d’après les projections des Nations unies.

  • 1L’indice conjoncturel de fécondité est calculé pour les femmes car la mère est identifiée pour chaque naissance. Il est moins facile à calculer pour les hommes car une partie des naissances n’a pas de père déclaré. Mais ces naissances « sans père » sont moins fréquentes aujourd’hui qu’autrefois.

Il est illusoire de penser pouvoir arrêter la croissance démographique tout de suite. En revanche, il est possible d’agir sur nos modes de vie, et ceci sans délai, pour les rendre plus respectueux de l’environnement et de la biodiversité. Le temps de l’évolution démographique ne correspond pas au temps qui nous reste pour changer le cours des événements. 

En Asie de l’Est, des mesures ont été mises en place pour contrer la baisse de la natalité. Sont-elles efficaces ?

La Chine a institué la politique de l’enfant unique en 1979 parce qu’à l’époque le gouvernement s’inquiétait de la croissance rapide de sa population. Mais les Chinoises avaient déjà à l’époque nettement moins d’enfants qu’autrefois. Cette politique n’est pas la seule cause de la baisse de la fécondité en Chine. Elle vient en premier du souhait des adultes d’avoir moins d’enfants, comme partout dans le monde lorsque l’instruction progresse et les conditions de vie s’améliorent.

Une diminution aussi rapide a été observée à l’époque à Hong-Kong et en Thaïlande, des pays qui n’avaient pas de politique de l’enfant unique. La Chine aurait sans doute pu faire l’économie de cette politique brutale et des souffrances qu’elle a occasionnées avec un résultat final en termes d’évolution démographique qui aurait été peu différent.

Inquiet du vieillissement rapide de sa population, le gouvernement chinois a supprimé la politique de l’enfant unique en 2015 et a instauré la politique de trois enfants en 2021. Mais sans effet pour l’instant, la fécondité chinoise n’ayant jamais été aussi basse : 1,2 enfant par femme en 2022. Le taux de fécondité ne se décrète pas en conseil des ministres !

Soucieux aussi du vieillissement rapide de leur population, le Japon et la Corée du Sud ont aussi cherché à relancer la natalité avec des politiques familiales inspirées de celles qui ont été mises en place en Europe et notamment en France. Elles combinent des mesures telles que des allocations accordées aux familles ayant des enfants pour les aider à les élever, des congés accordés aux parents après une naissance, des services de garde d’enfants pour leur permettre de travailler… Sachant que les pays du Nord de l’Europe et la France investissent davantage au total que ceux du Sud de l’Europe : les congés sont notamment mieux rémunérés et l’offre de garde d’enfants y est plus développée.

Ce qui semble jouer le plus quand on essaie d’expliquer les différences de fécondité d’un pays à l’autre, ce sont les possibilités de concilier le travail et la famille, et les inégalités entre les hommes et les femmes que ce soit au travail ou à la maison. Le taux de fécondité est ainsi plus élevé dans les pays qui ont une politique cherchant à favoriser la conciliation entre le travail et la famille, et à réduire les inégalités hommes-femmes.

Entretien réalisé en février 2024. Remerciements à Gilles Pison, professeur au Muséum national d’Histoire naturelle (UMR 7206 – Éco-Anthropologie) et chercheur à l’Institut national d’études démographiques (INED) pour sa contribution et sa relecture.