Ksar de Tamtert dans la vallée de la Saoura
Métiers

La vannerie, ou l’art de puiser de l’eau dans le désert sans métal ni plastique

Au Sahara, certaines techniques de vannerie permettent de puiser l'eau des puits. Un savoir-faire d'une valeur inestimable.

Vanneries de seaux de puits

Les vanneries de seaux de puits sont réalisées par des femmes.

© T. Benfoughal

Ce seau de puits a été photographié dans le Sahara algérien, dans la vallée de la Saoura. Oui, oui, il n’y a pas d’erreur, cette vannerie en fibres végétales est un seau pour puiser de l’eau, connu dans les oasis du Sahara maghrébin sous le nom de « gnina ».

De contenance moyenne d’une vingtaine de litres, les seaux tressés sont utilisés dans les puits dits puits à « balancier ». De profondeur maximum de 10 mètres, ces puits sont creusés là où la nappe phréatique est proche de la surface du sol, notamment au fond des vallées des oueds ou d’anciennes étendues lacustres (si la nappe est plus profonde, jusqu’à 20 ou 30 mètres, on optera pour des puits à poulie à traction animale, en utilisant alors un récipient en peau ou en caoutchouc).

L’eau puisée dans les puits à balancier sert à arroser de petites palmeraies de quelques dizaines de palmiers et surtout les plans de cultures sous-jacents de blé, d’orge, de sorgho ou de millet, ainsi que des légumes de première nécessité. Il s’agit d’un travail épuisant car il demande un effort physique assez considérable pour abaisser la perche. Un homme ne peut dépasser le rythme de quelques seaux par minute et pas plus de trois heures d’affilée.

Dès la deuxième moitié du XXe siècle, avec l’arrivée dans les oasis des équipements hydrauliques modernes – motopompes, forages profonds, barrages – et l’agrandissement des parcelles de palmeraies à cultiver, les puits à balancier avec leurs seaux en vannerie sont de moins en moins utilisés et seulement pour les usages domestiques.

Un sceau « étanche » ?

L’étanchéité de ce seau est due à la fois aux fibres végétales et à la technique de tressage utilisées. C’est du palmier dattier (Phoenix dactylifera L.), plante reine dans les oasis du Sahara, du Proche et du Moyen-Orient, que l’on tire les matières pour réaliser les seaux de puits. Comme pour le tressage de l’ensemble des vanneries sont utilisés des folioles (petites feuilles fixées de part et d’autre de la palme), la hampe (branche qui tient le régime de dattes) et le fibrillum (bourre qui recouvre le stipe).

La technique de tressage est le « spiralé cousu » : le montant (tiges de hampe défibrée) forme l’âme de la vannerie en s’enroulant en spirale, et le brin (folioles) est un élément mobile et souple qui entoure le montant par des enroulements successifs et fixe les spires entre elles. Le fibrillum sert à tresser les cordes de suspension.

Cette technique, pratiquée uniquement par les femmes, est utilisée pour fabriquer l’ensemble des vanneries dites « domestiques » – plats, corbeilles, paniers, bols, seaux, couscoussières, etc. Les hommes, eux, sont spécialisés en technique du « tissée » utilisée pour les tressages des couffins, bissacs ou chapeaux indispensables pour le travail dans les palmeraies.

Quand le seau, au tressage toujours très serré, se remplit d’eau et que les fibres végétales gonflent, il devient encore plus étanche. Il est possible aussi, pour atteindre le niveau optimum d’étanchéité, de l’enduire de goudron végétal obtenu par distillation de morceaux de branches d’arbres (genévrier, sapin ou genêt). Ce goudron couvre la surface du seau (comme celle des bols pour boire), comme une sorte de résine épaisse et collante de couleur sombre qui, même après avoir durci, donne à l’eau un fort goût spécifique et bien apprécié. De plus, selon les croyances locales, le goudron protégerait l’eau de toute « souillure maléfique ».

Malgré l’ouverture des régions sahariennes vers le monde « moderne », malgré l’arrivée sur les marchés locaux des produits industriels et l’introduction de la matière plastique dans le tressage, la fabrication des seaux de puits comme d’autres vanneries se perpétue encore dans les oasis sahariennes. Les vanneries continuent à être utilisées dans leurs nombreuses fonctions quotidiennes, comme dans le contexte rituel, incarnant ainsi une tradition aussi valorisée que l’innovation.

Restant globalement une activité domestique, et même si le nombre d’hommes et de femmes qui pratiquent l’activité vannière a considérablement diminué aujourd’hui, le savoir-faire continue à se transmettre dans le cadre familial.

Tatiana Benfoughal, Attachée honoraire au Museum National d'Histoire Naturelle, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN. Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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