Recherche scientifique

Les origines des Cap‑Verdiens retracées grâce à la génétique et à la linguistique

Une équipe internationale conduite par Paul Verdu, du laboratoire Éco-Anthropologie (CNRS-MNHN-Université Paris Cité), a réussi à retracer, à partir de données génomiques et linguistiques recueillies au Cap-Vert, l’histoire des métissages qui ont façonné la diversité biologique et culturelle de sa population actuelle. Une manière inédite d’éclairer, par la collaboration entre sciences naturelles et sciences humaines et sociales, l’histoire complexe des relations entre communautés asservies et non asservies, et l’influence de la culture sur l’évolution génétique.

Inhabité jusqu’à l’arrivée des premiers colons européens au XVe siècle, le Cap-Vert est devenu, entre les XVIe et XIXe siècles, une importante plaque tournante de la traite transatlantique des esclaves. L’archipel fut donc un lieu de migrations intenses et complexes, ayant donné naissance à une population métissée et à une nouvelle langue créole, le Kriolu. Est-il possible de retracer les origines précises des ancêtres des habitants actuels de l’archipel, origines largement effacées par la violence de la traite esclavagiste ? C’est la première question à laquelle l’équipe internationale de généticiens et de linguistes menée par Paul Verdu (UMR 7206 Éco-Anthropologie, CNRS-MNHN-Université Paris Cité) répond, dans une vaste étude publiée le 25 avril dans la revue eLife.

La plage de Cidade Velha, sur l’île de Santiago, premier lieu de débarquement et d’embarquement des esclaves africains durant la traite esclavagiste atlantique (ici en juin 2011)

© MNHN - P. Verdu

Pour ce faire, les scientifiques ont mené une importante collecte de données génétiques et linguistiques, depuis 2010, sur les neuf îles habitées du Cap-Vert, et ont développé de nouveaux outils d’analyses reposant sur l’intelligence artificielle et l’apprentissage-machine.

À la lumière des analyses génomiques, il apparaît que les métissages sur les différentes îles du Cap-Vert ont principalement eu lieu entre les populations de la péninsule Ibérique et certaines populations de la région sénégambienne. Ce résultat était inattendu de par l’extrême diversité des populations européennes et africaines ayant migré sur l’archipel au cours de l’histoire, volontairement ou sous la contrainte. D’ailleurs, l’analyse linguistique montre que certaines populations, qui n’ont pas laissé de gènes au Cap-Vert, ont laissé des mots dans le Kriolu !

L’étude va même beaucoup plus loin, reconstruisant les histoires complexes de métissages génétiques pour chaque île de l’archipel depuis le début de la colonisation. Les résultats montrent que ces métissages se sont d’abord produits très tôt dans l'histoire du Cap-Vert (entre le XVe et la fin du XVIe siècle). Ils ont ensuite largement marqué le pas durant les XVIIe et XVIIIe siècles, à une période où, dans le contexte de l’essor de l’économie de plantation, les migrations européennes et les déportations d'esclaves africains vers le Cap-Vert étaient pourtant massives. Les métissages ont ensuite repris au XIXe siècle, c’est-à-dire durant la période de l'abolition de la traite esclavagiste transatlantique suivie de l'abolition de l'esclavage dans les empires coloniaux.

Ce séquençage temporel apporte un éclairage crucial sur les trajectoires des esclaves africains durant les deux siècles de l’économie de plantation, qui sont largement absentes des archives historiques. Le fait que ces populations aient contribué à la culture cap-verdienne, à travers la langue, sans que l’on ne retrouve leur trace dans les génomes, s’explique sans doute par le fait qu’elles restaient peu de temps au Cap-Vert avant d’être déportées dans les autres colonies du continent Américain ou en Europe. De plus, la ségrégation envers les communautés d’esclaves, plus intransigeante pendant cette période, ainsi que le contrôle accru exercé par les maîtres sur les mariages dans les communautés d’esclaves, ont probablement découragé les unions intercommunautaires ou celles entre esclaves nouvellement déportés et communautés d’esclaves déjà établies, et ont condamné l’avenir des enfants métisses nés malgré tout dans ce contexte.

Ces travaux montrent que la culture et les changements historiques de relations sociales sont des forces puissantes, façonnant rapidement l’évolution génétique des populations humaines.

Sergio da Costa et Valentin Thouzeau enregistrent des habitants de Santo Antão

© MNHN - P. Verdu

Paul Verdu prépare les échantillons d’ADN issus de collectes effectuées au Cap-Vert

© MNHN - J.-C. Domenech

Les échantillons d’ADN issus de collectes effectuées au Cap-Vert

© MNHN - J.-C. Domenech

Paul Verdu

© MNHN - J.-C. Domenech

Référence

A genetic and linguistic analysis of the admixture histories of the islands of Cabo Verde, eLife (2023)
Romain Laurent, Zachary A. Szpiech, Sergio S. da Costa, Valentin Thouzeau, Cesar A. Fortes-Lima, Françoise Dessarps-Freichey, Laure Lémée, José Utgé, Noah A. Rosenberg, Marlyse Baptista, Paul Verdu. https://doi.org/10.7554/eLife.79827