Crânes de primates saisis par la douane
Entretien

Trafic d’espèces protégées : 392 crânes de primates saisis par la douane

En seulement sept mois, la douane de Roissy a saisi près de 400 crânes de primates protégés par la CITES. On en parle dans cet entretien avec Sabrina Krief, primatologue au Muséum national d’Histoire naturelle.

Le 2 mai 2022, les douaniers de l’unité de contrôle de Roissy-Sodexi découvrent 7 crânes de primates dans des envois postaux en provenance d’Afrique. Depuis, la douane a saisi de nombreux colis de ce type : en sept mois, elle a intercepté 392 crânes de primates provenant du Cameroun à destination des États-Unis. Il s’agit principalement de primates appartenant à la famille des cercopithecidae.

Quelles menaces pèsent sur ces espèces ?

Les ¾ des populations de primates non humains vivant en milieu naturel sont en déclin et près de 60 % des 500 espèces sont en danger ou en danger critique d’extinction selon la Liste Rouge de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature1.

La menace principale pour ces espèces vivant majoritairement en forêt est la perte de leur habitat, notamment à cause de l’agriculture intensive et la pollution qui en découle2 mais aussi de l’exploitation forestière ou minière.

À cette menace est souvent associée la chasse (qui devient du braconnage quand ces espèces sont protégées par la loi) pour leur viande, pour vendre les jeunes individus comme animaux de compagnie ou encore dans le cas de conflits avec les agriculteurs. Enfin, les maladies, notamment les infections respiratoires, parasitaires, la fièvre hémorragique Ebola… représentent également une menace significative.

  • 1Estrada, A., Garber, P. A., Rylands, A. B., Roos, C., Fernandez-Duque, E., Di Fiore, A., ... & Li, B. (2017). Impending extinction crisis of the world’s primates: Why primates matter. Science advances, 3(1), e1600946.
  • 2Krief, S., Iglesias-González, A., Appenzeller, B. M., Rachid, L., Beltrame, M., Asalu, E., ... & Spirhanzlova, P. (2022). Chimpanzee exposure to pollution revealed by human biomonitoring approaches. Ecotoxicology and Environmental Safety, 233, 113341.

Comment se fait-il que la douane ait saisi des centaines de crânes de primates en quelques mois ?

Les douanes de Roissy ont découvert ce trafic sordide et gigantesque sur leur plateforme de fret. Une des douanières, alertée par une odeur fétide, a ainsi découvert le premier paquet contenant des crânes. Depuis, de très nombreux colis provenant du Cameroun et à destination des États-Unis ont été interceptés. Ils contenaient des crânes mais aussi des mains et des pieds, des corps entiers de primates de différentes espèces, y compris des chimpanzés. Depuis les premiers colis saisis, des centaines d’autres l’ont été de nouveau jusqu’à atteindre presque 400 crânes de primates en 7 mois. Ces saisies se poursuivent en 2023, toujours vers la même destination (les États-Unis), et principalement vers des associations de chasse. Il semble que ces crânes soient utilisés comme « cadeaux », trophées, et objets de collection pour orner des cabinets de curiosité.

Ces primates étaient protégés par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). En quoi cette convention est-elle importante dans la lutte contre le trafic d’espèces protégées ?


Il est en effet incroyable, au sens propre, et intolérable que de tels flux d’espèces protégées par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) existent encore en 2023. Cela est d’autant plus ahurissant que la demande émane de pays occidentaux très informés des menaces qui pèsent sur nos plus proches parents, les primates, comme sur l’ensemble de la biodiversité.

Les primates non humains jouent des rôles clés dans leurs écosystèmes forestiers - notamment par la dispersion des graines des fruits - ces écosystèmes étant vitaux pour la régulation du climat de notre planète. Chasser des espèces proches de la nôtre, les dépecer, les transporter vivants puis morts fait également courir des risques sanitaires importants. Ceux-ci, après la pandémie de Covid pendant laquelle la question des zoonoses a été si largement discutée et après les terribles épidémies d’Ebola, ne peuvent être ignorés.

Quelles solutions sont envisageables pour freiner le trafic d’espèces protégées ?


Au-delà de faire connaitre, respecter, appliquer les lois nationales et les accords internationaux, il est toujours important de sensibiliser le grand public aux menaces qui pèsent sur la biodiversité, y compris les espèces que nous pensons connaitre comme les primates.

Sur le terrain, il faut également expliquer pourquoi certaines pratiques ne sont pas ou plus soutenables pour la survie de l’espèce compte tenu des menaces accrues depuis les dernières décennies sur les habitats notamment, mais aussi pourquoi ces espèces sont des maillons essentiels des écosystèmes, eux-mêmes indispensables pour les humains.

Ainsi à Sebitoli, chaque jour notre équipe désamorce des collets en câbles métalliques (avant fabriqués avec des fibres végétales) qui tuent et mutilent sans distinction des espèces protégées (chimpanzés, éléphants…) et du petit gibier. Il est capital de comprendre les raisons de ces commerces illégaux pour tenter d’y apporter des réponses adaptées. En Ouganda, nous travaillons avec les fermiers locaux pour développer des filières agricoles durables et respectueuses de l’environnement à la lisière du parc afin d’améliorer les revenus économiques et réduire ainsi les activités illégales pratiquées par les personnes les plus pauvres. Nous nous efforçons aussi de fournir des revenus aux braconniers réformés. Ce sont ensuite d’excellents ambassadeurs auprès des autres villageois.

Entretien réalisé en octobre 2023. Remerciements à Sabrina Krief, primatologue au Muséum national d'Histoire naturelle (UMR 7206 Éco-anthropologie).